dimanche 21 mai 2017

Préparer l'épreuve écrite de Philosophie du Baccalauréat 2017


(Il n’est jamais facile de se préparer psychologiquement à une épreuve d’examen. Le plus simple, comme nous le conseilleraient les Stoïciens, est de clairement faire la part entre les aspects sur lesquels nous pouvons agir, en tant que candidat, et ceux qui ne sont en aucune manière de notre ressort. C’est ce que cet article essaie le plus rigoureusement possible de lister)

1)    Ce que l’on sait
- Il y aura trois sujets (les deux premiers seront des sujets de dissertation, le troisième une explication de texte)
-  Ils porteront nécessairement sur les notions du programme
-  L’épreuve dure quatre heures
-  La correction des copies du Baccalauréat (sujets, critères de correction, notation) fera l’objet d’une discussion collégiale entre tous les correcteurs de l’Académie)

2)    Ce que l’on ne peut pas savoir à l’avance
-       L’énoncé des sujets
-       Qui vous corrigera (s’agira-t-il d’un homme ou d’une femme ? Gentil, pas gentil ? De bonne ou de mauvaise humeur ? Pourquoi ne pas se détacher complètement de ces questions débiles ?)
-       La note (autant ne pas remâcher sans fin ce que vous avez fait, une fois que cela a été écrit et rendu)



3)    Sur quoi peut-on miser ?
Il existe des critères de correction dont on sait très bien qu’ils seront appliqués à notre copie. C’est en fonction d’eux qu’il faut aborder l’épreuve :

-       Traiter le sujet (c’est un effort continu qui requiert une attention constante. « Est-ce bien le sujet que je traite ? » est une interrogation à laquelle il nous faut toujours soumettre nos développements)
-       Un minimum de considération de la matière (il est malheureusement possible qu’un élève de terminale n’ait pas vraiment saisi pendant l’année scolaire, la différence entre une idée ou une thèse philosophique et une opinion (« moi je pense que… »). Il aborde donc l’épreuve en croyant qu’il s’agit de « parler d’un thème », voire de « dire ce qu’on pense de… ». C’est très mal engagé. Il faut réaliser qu’un sujet est comme une fusée dont il convient d’affûter la silhouette jusqu’à en faire une « tête chercheuse ». En fait, cette tête chercheuse, c’est exactement ce à quoi notre dissertation doit ressembler. Plus on émousse cette pointe, plus on court le risque d’une mauvaise note).
-       Des références philosophiques plus maîtrisées que forcément nombreuses, plus approfondies que simplement évoquées, plus impliquées dans notre argumentation que gratuitement « plaquées ».


-       Un minimum d’endurance dans le traitement du sujet (la force d’inertie s’exerce sur tous les objets de notre planète et l’on ne voit pas pourquoi elle ne s’activerait pas aussi sur ce travail de réflexion. Il est évident que les idées que nous aurons trois heures après avoir pris connaissance du sujet seront meilleures que celles qui nous sont venues dés sa lecture, à condition que nous ne pensions pas à autre chose pendant ces trois heures. Il suffit donc que nous maintenions notre pensée sur cet énoncé constamment, qu’il devienne un leitmotiv, comme un « mantra », une formule gravée dans notre esprit, un crible à partir duquel toutes nos idées, nos références, nos argumentations doivent prendre forme.

4)    Ce qu’on doit faire une fois les sujets donnés
-       S’impliquer, au sens étymologique de ce terme : « se mettre dans les plis de… ». Il convient d’entrer dedans en se détachant complètement de l’idée d’en sortir. La question n’est pas posée pour que nous y répondions mais pour que nous la traitions.
-       Choisir en se demandant pour les sujets 1 ou 2 si nous percevons la dimension problématique de l’énoncé et pour le sujet 3 si nous comprenons en quoi ce texte est UN texte (il ne défend qu’une seule thèse)
-       S’organiser de la façon suivante : 


Au bout de 15 mn (au +) il faut avoir choisi
1h : sur le brouillon, écrire toutes les idées, références, citations « en vrac » en s’efforçant peu à peu de relever une démarche progressive allant des idées les plus simples au plus complexes, plus nuancées, plus subtiles.
1h30 : Il faudrait disposer d’une introduction et d’un plan rédigés au brouillon. On écrit donc directement sur la copie d’examen. (Si au bout de deux heures, on n’a toujours pas commencé à rédiger sur cette copie, il faut s’imposer de le faire, sans état d’âme)
3h30 /3h45 : Il convient de s’arrêter, de considérer sa copie en la comparant au plan initial. Elle a peut-être suivi d’autres pistes que celles qui étaient envisagées au départ. Ce n’est pas forcément mauvais signe, les idées nous venant au fil de l’écriture étant loin d’être les plus mauvaises. Mais il faut penser à la conclusion et donc fignoler les tout derniers paragraphes pour donner l’impression d’une réflexion qui n’a pas cessé de progresser et qui parvient à exprimer à l’égard du sujet un esprit de nuances clair et construit (il se peut que ce soit bien plus qu’une impression si tout s’est bien passé). La conclusion est plus facile à rédiger que l’introduction, mais il faudrait également se garder un temps de relecture pour corriger les éventuelles fautes d’orthographe et les oublis (quand on écrit tout en pensant à ce qu’on écrit, il se peut que notre pensée aille plus vite que notre main)

5)    Ce qu’on ne doit pas faire une fois l’épreuve terminée
-       Consulter des corrigés publiés sur la toile (ils sont souvent faits par des enseignants de Philosophie et le bac de Philosophie n’est pas une épreuve visant devenir professeur de cette matière – Cette lecture suscitera probablement en vous le sentiment de n’avoir pas dit ce qui était attendu alors qu’il n’existe pas de corrigé fiable d’un sujet de philosophie (puisque le sujet n’attendait pas de réponse)
-       Réécrire votre copie (si vous croyez au multivers, vous avez forcément un clone qui l’a fait, donc ça va : vous avez exploré toutes les variables envisageables de cette situation)
-       Chercher midi à quatorze heures (d’abord parce qu’il n’y sera pas, ensuite parce que vous aurez deux heures de retard à tous vos rendez-vous, c’est ballot !)

6)    Ce qu’on doit faire
-       Penser à autre chose
-       Penser à autre chose
-       Penser à autre chose


"La vérité est-elle soluble dans l'acide de la convivialité ?" - "Deux jours à tuer" de Jean Becker


Il faut toujours prêter une très grande attention à l’acception physique, chimique des termes courants. En philosophie, c’est comme si une notion y gagnait une dimension plus directement opératoire, je pense notamment à tout ce qui concerne les notions de polarisation,  de champs, de gravitation ou de magnétisme. Cet aspect revêt évidemment une signification intéressante pour tout élève de S capable d’utiliser des concepts scientifiques. Or, quand on parle de solution en chimie, on désigne « l’action de dissoudre un corps, une substance dans un solvant; processus par lequel s'élabore cette action. Synon. Dissolution ». C’est aussi un « mélange liquide homogène d'une ou plusieurs substance(s) solide(s), liquide(s) ou gazeuse(s), le soluté, et d'un liquide, le solvant. Solution concentrée, diluée, étendue, titrée, etc. »
Quand on participe à un dîner entre amis, ou à une fête, nous sommes tous conviés à nous fondre dans l’ambiance, voire dans une sorte de « complexe » au sein duquel il est admis (c’est-à-dire convenu d’avance, arrangé) que l’on doive s’y amuser, aborder tous les sujets de conversation possibles à condition 1) qu’on saura être assez drôle et court dans nos interventions pour ne pas écraser à son seul profit le temps de parole alloué à chacun des invités 2) qu’on restera assez courtois et hypocrite pour ne jamais dire ce que nous pensons vraiment. Nous sommes tenus de nous dissoudre dans cette « solution interactive, séductrice et conviviale » qu’est l’atmosphère du lieu et de l’instant. Un qualificatif s’impose ici, c’est celui de « léger ». La vérité serait grossière, incongrue, et lourde, insoutenable. « On n’est pas là pour ça », comme l’affirment tous les partisans de ce principe absurde de la « localisation finaliste » (être là « pour » quelque chose).
Pour des raisons que l’on découvrira progressivement dans le film, Antoine ne veut plus se dissoudre dans cette solution là, alors même que ce sont de « vrais » amis qui sont venus « pour son anniversaire », pour le fêter lui, et pas un autre. Cette authenticité du lien affectif se remarque d’ailleurs dans la réaction de certains d’entre eux qui s’interrogent sur les raisons de la négativité agressive de leur hôte, plutôt que de céder au mouvement instantané de l’indignation.
L’intérêt philosophique de cette scène se situe dans la nature même de l’instrument (probablement un scalpel) choisi par Antoine pour « trancher dans le vif », dans l’épaisseur affective de cette ambiance chaleureuse, intimiste, soumise au flux d’une dynamique conviviale et sociale en circuit fermé. Il a décidé de dire la vérité. Dans la plupart des cercles d’amis, au bout d’un certain temps, s’instaurent des codes de reconnaissance sédimentés par l’habitude, sclérosés tout autant par l’image que l’on s’est construite au sein de « ce » groupe que par les signes extérieurs d’assignation à un certain milieu social valant au sein de ce collectif. Antoine circulant au sein des îlots formés par ses invités pour remplir les coupes y recueille la matière nécessaire à l’éclatement qu’il a déjà en tête pour le dîner. L’avocat parlant des piètres qualités de golfeur de tel juge, Bérengère racontant ses vacances aux Seychelles, la séductrice évoquant la position de son mari au Ministère : toutes ces allusions sont des signaux qui convergent dans une seule direction : nous sommes riches, honorés, privilégiés, reconnus et, plus encore que cela nous nous réconfortons les uns les autres en émettant inlassablement les mêmes signes. C’est un peu ça, une soirée entre amis : il s’agit moins d’y dire vraiment quelque chose de nouveau ou d’intéressant que d’y conforter sa position. C’est ça aussi qui fait que l’on y est si bien : « on est tous du même monde pas vrai ? ». Antoine aussi en fait partie, l’intérieur de sa maison est parcourue par un jeu de références culturelles qui intégre à la perfection les habitus de ce code et c’est paradoxalement devant un mur où sont accrochées des œuvres abstraites qu’il va dénigrer la peinture que lui offre son invitée. S’il n’y « comprend rien », pourquoi en décore-t-il son intérieur ? Parce que c’est l’usage chez les gens qui font partie de ce monde.
Seulement, ce soir là, la vérité va éclater, tout comme les verres les assiettes et les nez. Antoine veut rompre avec ses amis, lesquels sont vraiment ses amis, mais il veut le faire définitivement et n’a pas d’autres moyens pour y parvenir que celui de leur révéler la vérité de leur relation, à savoir qu’ils ne sont pas amis. Il y a donc ici une contradiction évidente qui tient au critère de référence de cette amitié. Ils ne sont pas tant liés par des sentiments empathiques que par ce que l’on pourrait appeler le complot de la caste des nantis. Tous ces privilèges dont ils faisaient respectivement l’étalage, avec une absence de pudeur proprement sidérante avant le repas leur sont retournés sous une forme nue, exacte et brute par l’efficace d’un jeu de connexions destructeur et sensé opéré par Antoine.
« L’argent ne fait pas le bonheur » : une telle maxime est probablement vraie, mais placée dans la bouche d’une femme riche, elle ne peut revêtir une autre utilité que celle de cacher cette autre évidence, à savoir qu’il évite les ennuis, et c’est en ce sens là qu’elle devient immonde, abjecte, insoutenable et indécente. Antoine fait souffler le vent du dehors dans une réunion au sein de laquelle il était entendu qu’on échangerait seulement des signes de connivence, des blagues, des clins d’yeux. 


« Antoine veut refaire le monde » plaisante l’avocat du barreau, mais comment accepter un monde dans lequel des gens aisés émettent avec autant de nonchalance ces signes de puissance, expriment cette autosatisfaction de « happy few » sans même s’apercevoir de ce qu’elle induit d’indignité. La conduite d’Antoine est absolument « impardonnable » parce qu’elle se fonde sur une mise en regard de leur situation de privilégiés qui se définit précisément par son hypocrite dénégation. Ce qui les rassemble, c’est précisément ce fond de vérité qu’ils font semblant d’ignorer, parce que rien ne compte davantage dans l’efficience constante de ce déni que le nombre et l’effet de clôture. Et c’est exactement cette dynamique que la vérité explose. Antoine fait affleurer à la surface de la parole et des actes le non dit de la bêtise de Bérengère qui « elle ne voit pas le rapport » entre la nounou et ses vacances de Seychelles et se réfugie derrière le vide des formules toutes faites.
Mais peut-on vivre dans ce fond de vérité là ? En société, non, parce que l’acceptation de soi par les autres passe obligatoirement par le déni des vérités mettant à mal ce que l’on pourrait appeler une « conscience de classe ». Nous ne sommes jamais intégrés à un milieu qu’au prix de toutes les vérités que nous accepterons de passer sous silence dans la totalité de nos échanges pour y "faire société". La subtilité de cet art du discernement nous permettant de naviguer dans telle ou telle sphère sans jamais y paraître suspect s’appelle « savoir-vivre », mais à d’autres égards, il pourrait tout aussi bien se laisser définir comme ce meurtre rituel et constant qui consiste à sacrifier sur l’autel de la réussite et de la reconnaissance l’efficience lucide d’une solidarité moins sociale qu'humaine.

samedi 6 mai 2017

"Il était une fois dans l'Ouest" de Sergio Leone - Duel et corps utopiques


                                     

L’intérêt de cette scène, au-delà de son importance cruciale dans le film, réside dans la façon dont les deux personnages constituent à la fois l’espace physique, délimité et extérieur de leur duel, exactement comme on le ferait de l’arène où vont combattre deux gladiateurs et s’excluent de cet espace par des mouvements de caméra et des techniques de focalisation sans lesquelles cette zone serait dépourvue de son sens. Ce qui fait l’intensité, la teneur et la clé scénaristique de cette scène ne se situe ni dans l’action qu’elle décrit au présent ni dans le périmètre circonscrit par le duel. Dans la séquence, les images de deux scènes s’intercalent, l’une au présent, l’autre au passé. Seul Harmonica tient ensemble les deux bouts de cette chaîne temporelle. On pourrait même dire que son épaisseur de personnage tient exactement dans cette mise en rapport entre l’origine d’une volonté de vengeance et sa réalisation. Frank, au contraire, n’a pas cette consistance, il n’a les pieds ancrés dans aucune scène du passé. Sa présence dans « l’arène » s’explique par les évènements récents, notamment la trahison de tous les membres de sa bande à son égard. Il ne sait pas qui est Harmonica, et même si nous avons suivi tous les éléments de l’intrigue qui aboutissent à ce final, nous sommes dans la même situation que lui.

La caméra zoome sur les yeux d’Harmonica, comme si nous allions, via le canal de son nerf optique, entrer dans son cerveau et suivre les liaisons synaptiques qui donnent naissance à nos idées. C’est le procédé habituel utilisé par le cinéma pour signifier que l’on va pénétrer les pensées d’un personnage. Les yeux, organes de la vision externe sont visés par l’objectif de la caméra pour exposer l’objet de la vison interne du personnage. Frank en plus jeune s’avance alors vers nous en se détachant d’un fond qui décrit finalement autant le paysage servant de décor à la scène passée que ce que l’on pourrait appeler l’interface mémoriel d‘Harmonica. Le temps et l’espace sont ainsi parfaitement assimilés l’un à l’autre. C’est du souvenir de l’inconnu, donc du passé que surgit le corps de Frank s’avançant dans l’espace vers le spectateur. Le zoom avant de la caméra vers les yeux de Charles Bronson devient la mise au point de la silhouette de Frank, émergeant du passé. Nous avançons donc spatialement vers ce qui resurgit temporellement, ce qui émerge d’un temps révolu. En un sens Frank se rapproche, souriant et inconscient, de la mort. Pour aller de son passé à son futur, il faut le relais humain de la mémoire d’un Tiers. Frank se dirige à la fois vers la scène du supplice qu’il impose à Harmonica adolescent et vers l’arène du duel où il va être tué. Ces deux scènes n’ont rien à voir, elles sont séparées par plus de vingt ans, elles se déroulent dans des lieux différents, et pourtant les yeux d’Harmonica décrivent physiquement la passerelle dans l’espace temps qui fait parfaitement coïncider ces deux séquences.
Il faut rappeler à quelqu’un quelque chose que l’on a vécu avec lui. Pourquoi ne pas le lui dire ? « Tu te rappelles quand tu m’as fait porter le corps de mon frère sur les épaules alors que son cou était enserré dans le nœud d’une corde ? » Evidemment, Harmonica ne veut pas seulement rappeler à Franck ce qu’il a fait mais il veut aussi le tuer pour cela. Harmonica désire, en un sens, transmettre à Franck la perfection d’un moment qui serait à la fois un événement déterminant, la mort, et la transparence de l’esprit à l’égard de cet événement, une sorte de coïncidence quasiment miraculeuse entre ce qui nous arrive et les raisons pour lesquelles cela nous arrive. C’est cela le motif de ce final : l’émergence d’un cristal, d’une texture pure et translucide au travers de laquelle ce qui se produit, en tant qu’il se produit, boucle la boucle, accomplit le mouvement d’une pleine et entière « assomption », d’une acmé. Ce qui arrive, parce que cela arrive, accomplit la totalité de ce qui peut arriver, rien de plus, rien de moins. Voir la scène c’est la comprendre, mais précisément je ne peux pas la comprendre autrement que par le biais d’un décalage temporel que la mise en image cinématographique peut (et elle seule le peut) intégrer dans le plan d’une continuité émotive, d'une linéarité narrative recomposée. En d'autres termes, le spectateur est mis en situation d’être intuitif, et il ne peut pas ne pas l’être parce que l’ordre des images lui-même lui impose ce statut de « super-viseur » au sens littéral de l’expression. Il ne supervise pas au sens d’organiser, il est placé devant une organisation, un montage de séquences qui l’érige au rang de « réalisateur » : il réalise exactement ce qui est train de se produire (le bon cinéma rend intelligent (inter-legere : faire des liens))
 Nous avons tous déjà vu malheureusement des films décrivant chronologiquement des histoires de vengeance. Ici nous aurions d’abord assisté au supplice d’Harmonica jusqu’à l’apogée du duel, jusqu’à la vengeance accomplie. Mais cette linéarité du récit est fausse. La vérité de chacune de nos actions réside précisément dans leur aptitude à relier les points du passé à ceux du présent. Nous n’effectuons jamais rien hors de cette dynamique de « tressage ». Vivre, c’est toujours « nouer du temps », compacter des blocs d’espace-temps, comme dit Gilles Deleuze, et c’est cela qui fait notre « âme ». La nature abstraite, éthérée, spirituelle de ce terme est, grâce au cinéma, démasquée, contredite, exposée dans la lumière crue de sa réalité littérale. L’âme d’Harmonica « tient » dans le tressage entre la mort de son frère et le meurtre de Frank. Notre âme, c’est le produit raréfié, raffiné extrait de ce broyeur d’impressions, de ce pressoir d’images dans lequel consiste toute faculté d’attention et de collecte de sensations, autrement dit de l’esprit tel que le philosophe empiriste Hume le définit. Rien n’est plus spirituel et matériel que le cinéma quand il nous donne ainsi à percevoir la texture même de l’âme des personnages.

 Pourquoi le colt d’Harmonica jaillit-il plus vite de sa gaine que celui de Frank ? Parce qu’il s’extrait directement de ce fourreau d’impressions, aussi paradoxalement vivaces qu’éloignées dans le temps, nées du « trauma » de son supplice. Celui de Frank se dégage péniblement de son malaise, de son incompréhension, de la méconnaissance des motivations et de l’identité de son adversaire. Frank aussi, essaie de relier les points du passé et du présent, mais il ne peut pas y parvenir sans Harmonica qui finalement lui fait don simultanément de la mort et de la vérité, de la défaite et de la grâce, du renoncement et de la libération, de la perte et de la rédemption. Les yeux de Henry Fonda reflètent parfaitement les derniers moments de l’agonie et l’étincelle du rapprochement que la succession des deux chutes, la sienne et celle de son adversaire adolescent impose à l'attention du spectateur. Ces yeux sont « ouverts », tant par la mort consommée que par l’identité comprise. Il se pourrait bien, en fait, que ce duel spatial entre deux adversaires soit plutôt la danse mémorielle entre deux partenaires se créditant mutuellement d'un inappréciable cadeau: le double sens du terme: "réaliser" (sa vengeance pour Harmonica et la situation pour Franck).
« Identité » : idem, en latin : « le même ». Notre identité, notre « âme », c’est la réalisation que l’adolescent et le joueur d’harmonica sont les mêmes, que l’enfant jouant à la luge et le magnat de la presse « sont » le même Charles Foster Kane dans le film d’Orson Welles. Le cinéma rend visible ce double effet d’étirement et de contraction du Même par la cinétique des images. Nous n’y cessons simultanément d’y voir se déliter et incessamment se reconstruire des tricots, des maillages d’identités, de tempérament, de caractères (characters : personnages).
Un film décline nécessairement l’intuition cinétique de ce défilement d’identité et c’est en cela qu’il ne met en scène que des corps utopiques, c’est-à-dire paradoxaux, aussi efficients que dérobés, aussi physiquement « là » que fondamentalement délités. Alors pourquoi « cette » scène extraite de « ce » film peut-elle être considérée comme exemplaire, « topique » ? Parce que le duel décrit précisément l’expérience à laquelle aucun héros ne peut se soustraire. Il faut y être et s’y impliquer « corps et âme ». Ce n’est pas seulement que la mort y est convoquée par les humains comme à un rendez-vous auquel, pour une fois, c’est elle qui est contrainte à se soumettre, mais c’est aussi, comme on le comprend ici, que les âmes y affleurent à la surface des images par la grâce des rapprochements, de l’enchevêtrement des fils du passé et du présent au gré des séquences.
Comme Francis Bacon avec ce fameux «aplat » sur le fond duquel se détache les formes de ses toiles, Sergio Leone circonscrit toujours « la piste » du duel, et si ce n’est pas assez clair comme dans « le bon, le brute et le truand », il demande aux protagonistes de dessiner par l’orbe de leur déplacement quelque chose de cette circularité. Frank tourne autour d’Harmonica comme le crayon d’un compas dont son adversaire serait la pointe puis ils se placent l’un en face de l’autre une fois le périmètre dessiné. Rien ne semble pouvoir sortir de ce cercle et pourtant le sens de la présence, c’est-à-dire « l’âme » des duellistes impose que la brisure de ce cercle, brisure temporelle et non spatiale, intérieure et non matérielle, mémorielle plutôt qu’évènementielle, s’accomplisse par le « zoom avant » imposant « le retour en arrière ». Les corps sont là. Ils ne sont même que cela, comme deux bougies bien droites plantées dans la génoise d'un gâteau d'anniversaire, mais on ne comprendrait rien à ce qui les y maintient, à ce qui assure leur droiture, leur rigueur, leur hostilité et finalement l’épaisseur même de leur présence sans la référence à ces deux corps qui eux ne sont plus, l’un souffrant sous le joug écrasant de son frère pendu et l’autre profitant sadiquement du spectacle. L’arche de la scène du passé n’est pas un détail. Comme une piste érigée en porte circulaire et verticale, le lieu de la mort présente, celle de Franck, est la mise à plat de celui du passé. On solde les comptes. Ce n’est pas que ces corps soient les seuls à être utopiques, c’est plutôt qu’aucun corps ne peut exister autrement mais cela s’impose et s’illustre ici à la perfection. Exister, c’est étymologiquement ex-sister, se tenir hors de… se tenir hors du cercle tracé par Franck comme périmètre de l’affrontement et pourtant chacun de ses deux corps ne s’y tiendra qu’en s’y dérobant par le flash back pour Harmonica par la mort pour Franck. Aussi figés que l’on soit dans la « fausse » clôture d’un espace, on ne s’y tient vraiment que pour autant qu’on s’y défile par la durée, par le tressage incessant de nos identités au gré des rappels et des contractions de nos souvenirs. L’utopie, c’est le modalité même d’existence de tous les corps humains.

vendredi 28 avril 2017

Kenneth Williams: des conséquences inattendues de l'obsolescence programmée


Je sais bien que les regards de nos concitoyens sont braqués ailleurs en cette période électorale mais intéressons-nous un peu à ce qui se passe de l'autre côté de l'Atlantique. Jeudi 27 avril 2017, Kenneth Williams a été exécuté en Arkansas. Doté selon ses avocats d’un quotient intellectuel d’enfant, il avait tué par balle une étudiante de 19 ans, et, après s’être évadé en 1999, il avait abattu un quinquagénaire avant de provoquer un accident mortel au volant de la voiture de sa victime (trois meurtres, donc). Le propos ici n’est pas de discuter à nouveau de la légalité de la peine de mort. Chacun sait bien ce qu’il en est dans cet état ayant voté en masse pour Donald Trump lors des dernières élections présidentielles. 

C’est la raison invoquée par le gouverneur, Asa Hutchinson, pour justifier le fait que Kenneth Williams soit l’un des quatre condamnés à mort exécutés en huit jours dans cet état qui mérite toute notre attention. Le produit utilisé pour les injections létales arrivait à sa date de péremption à la fin du mois. En gros, c’est comme si on décidait de se faire une omelette parce que on a réalisé que les œufs allaient bientôt dépasser leur date de fraîcheur. On imagine la teneur des dialogues entre les préposés aux  substances létales et l’administration pénitentiaire :
-       Ce matin, j’ai ouvert le frigo et…Bon sang ! Va falloir jeter le thiopenthal sodique !
-       C’est pas vrai ?
-       Si !
-       Qu’est-ce qu’on va faire ? Ce serait vraiment dommage qu’on s’en serve pas !
-       Tu l’as dit Bouffi, sans compter qu’on a 8 traîne-savates qui arrêtent pas de se la couler douce aux frais du contribuable.
-       T’as raison. Y’a rien qui pourrait remplacer ?
-       Si il y a bien un reste de fromage français qui est pas sorti du frigo depuis trois semaines mais on sait jamais, ils peuvent s’en relever.
-       Et les séquelles pourraient être terribles. On peut pas leur faire ça !
-       Ha ! Ha ! Ha ! (rire irrépressible et gras)


-       Bon ben ! Y’ a pas  à tortiller ! L’heure, c’est l’heure ! Quand le vin est tiré, il faut le boire, et qui vole un œuf vole un bœuf !
-       C’est beau quand tu parles, on dirait que t’as une formule pour chaque situation.
-       C’est ça la culture de l’Arkansas.
-       Oui ça et les bons vieux lynchages de Grand-Pa !
-       Ah ! M’en parle pas : cagoule blanche et tequila ! On savait s’amuser en ce temps là.
-       Bon alors quatre cocktails pour la 5, c’est ça ?
-       Ça roule ma poule ! Fais péter le thiopental !

Je sais bien, ce n’est pas drôle et, de toute façon, il n’y a pas là de quoi rire, mais quelque chose nous a amputé de notre faculté d’étonnement. Personne n’a vraiment relevé la nature dérisoire de la justification, la soumission complète de la juridiction et des décisions prises dans un Etat aux normes commerciales d’un produit conçu pour tuer les condamnés (d’ailleurs c’est quoi du poison périmé ? Un médicament qui donne la forme ?). On parle d’obsolescence programmée quand sont mis en vente des produits dont le dysfonctionnement est à l’avance entériné, de façon à ce que la demande s’active incessamment et qu’ainsi les industries continuent à fonctionner à plein régime. La contradiction entre les intérêts du consommateur et ceux de l’offre proposée sur le marché atteignent alors leur paroxysme. 

La déshumanisation du processus parvient ici à sa conséquence et à son illustration ultimes. C’est la durée de vie du produit qui réduit celle des hommes, comme si du statut de « personne » à celui de « produit », nous passions d’une détermination fluctuante (un condamné à mort n’est plus un sujet) à une détermination fixe et immuable (il faut respecter le délai de péremption quoi qu’il en coûte). Nous savions déjà que les injonctions à consommer nous rendaient gros, veules, impotents, la preuve est maintenant faite qu’elles gangrènent aussi notre capacité d’étonnement, la source même de la Philosophie selon Aristote. 

En ce sens là, la consommation, c'est la sommation d'être con. Quelque chose de notre rapport au monde et aux autres se voit neutralisé par l'exigence de satisfaction de notre statut de client, et cela jusqu'à ce que la valeur marchande prime définitivement sur la valeur humaine. L'état a payé pour la consommation d'un produit destiné à donner la mort et il serait dommage de ne pas en faire usage. Aucun homme ne peut se sortir des contradictions entre ce qu'il se sent devoir faire et ce que les leitmotivs à la consommation l'engagent à acheter à moins de réfléchir à la notion de besoin vital, ce que toutes les philosophies antiques, de Diogène aux Stoïciens ont pratiqué, avec une justesse proprement sidérante. Ce que nous vivons aujourd'hui est une sorte de cogito dévoyé de l'acquisition, de "l'avoir": "je consomme donc je suis". Renouer avec soi, c'est d'abord rompre avec ce temps de la péremption des produits pour accéder à celui de la péremption de la notion même de "produit". La vie de ces quatre condamnés à mort en dépendaient et la notre, aujourd'hui, n'y est pas moins suspendue.

mercredi 26 avril 2017

"Une démarche scientifique est-elle concevable indépendamment de toute aspiration au bonheur?" - Copie de Hugo Ronneau (Terminale S4)


Les découvertes scientifiques n’ont jamais été aussi nombreuses, ni aussi rapides que durant ces derniers siècles. De plus en plus d’innovations technologiques sont mises au point chaque jour et la science semble n’avoir jamais provoqué autant d’engouement que ces dernières années. La science a évolué avec son temps mais l’homme s’est toujours interrogé sur ses origines. C’est ainsi que sont nées la mythologie et la religion mais l’homme a aussi essayé de comprendre comment l’univers fonctionne, quels sont les rouages des mécanismes naturels qui nous entourent. C’est de cette façon qu’ils se sont intéressés à l’espace. Ils ont d’abord relié les étoiles entre elles pour former les constellations puis, plus tard, ils ont mis au point  un moyen de s’y rendre. De nos jours encore, l’espace et l’inconnu fascinent des personnes de tout âge qui rejoignent des clubs d’astronomie pour observer les étoiles, les planètes et les nébuleuses. L’être humain a toujours été curieux à propos du monde qui ‘entoure et c’est comme ça qu’il inventa la science. Mais en fait-il aussi pour être heureux ?
Il importe de préciser quelques éléments à propos du bonheur. En effet d’après Blaise Pascal, le bonheur est question de temporalité. La question ne serait pas celle de savoir comment y accéder mais plutôt celle de savoir quand. Selon lui, le passé et le présent ne nous serve qu’à envisager le futur or le bonheur se situe dans le présent, il n’est accessible qu’à celui qui vit au présent. Nous utilisons le passé et le présent pour regarder le futur et y chercher le bonheur ce qui est vain étant donné que le futur est inaccessible puisque lorsqu’il nous tend la main, il n’edst plus futur mais présent qui déjà devient passé, et nous continuons à regarder au loin inconscient du fait que ce que l’on cherche, ce que l’on désire est juste là, devant nous, maintenant. C ‘est pour cela que l’on ne peut pas connaître le bonheur. Ainsi l’aspiration au bonheur revêt les aspects du désir caractérisé par trois paramètres. Tout d’abord le désir est défini par le refus du temps, c’est le concept énoncé par Blaise Pascal et l’inaccessibilité au bonheur. Le désir instaure un champ à l’intérieur duquel la temporalité n’existe pas. Comme dans un champ de pesanteur où celle-ci serait très faible, on se retrouve alors à flotter dans le champ du désir gravitant autour de ce qui nous semble être la source du désir sans pour autant chercher à l’atteindre. Ce qui amène un deuxième et un troisième paramètre, soit l’absence de conclusion ainsi que la non-dualité Sujet / Objet. L’absence de conclusion s’explique par l’impossibilité d’atteindre la source du désir qui est floue, vague, elle n’est pas définie ce qui entraîne la non dualité sujet / objet  car lorsqu’on atteint la source présumée, on comprend que ce n’est pas elle. La source du désir est impossible à cerner, ce qui fait disparaître l’objet du désir, mais également le sujet car la personne qui croit désirer est plus le pantin du désir que l’acteur d’une volonté. La science est synonyme de rigueur alors que le désir, le bonheur représente la candeur. On peut donc se demander si le monde froid de la rigueur scientifique est étanche à la chaleur du bonheur et de l’innocence, si la frontière entre les deux mondes est si épaisse qu’elle empêche tout transfert de l’un à l’autre rendant ainsi l’univers de la science complètement isolé.
La définition de la démarche scientifique a évolué avec son temps, nous allons donc soumettre les différentes évolutions de la science aux paramètres du désir afin d’effectuer le rapprochement ou non à l’aspiration au bonheur. Nous allons donc commencer par questionner celui que l’on considère comme l’un des premiers scientifiques : Aristote. Il a complètement défini la vision de la science mais également sa vision a prévalu jusqu’à la fin du moyen-âge, pendant la période dite de la scolastique. La vision qu’Aristote a de l’univers se conformant bien avec les idées religieuses de l’époque. Il fut considéré comme référence absolue pour la communauté. Mais à quoi correspond exactement la science classique d’Aristote ? le chercheur est « passif ». Il établit des lois, des théories sur le fonctionnement de l’univers d’après ses observations. Il ne s’agit pas ici de tester les différentes théories par l’expérience, mais plutôt à partir d’un constat établir une idée générale permettant la compréhension du constat. Il s’agit pour le scientifique d’être totalement objectif pour ne pas interférer sur la nature qu’il observe.
Dans sa quête de neutralité, le scientifique se soustrait même du plan de l’objet impliquant ainsi une non-dualité sujet/objet car il n’existe  alors plus qu’un objet, la nature, le scientifique étant totalement absent de tout rapport à celle-ci. Il l’observe seulement de loin. Cet argument pencherait en faveur de l’inscription de l’aspiration au bonheur dans la science classique si seulement il n’y avait pas de conclusions aussi fermes que celles engrangées par la science classique car le scientifique formule une loi, une théorie qui n’est alors ni testée, ni remise en cause. La  conclusion à la démarche scientifique est alors cinglante.
Il n’y a pas non plus de refus du temps dans la science d’Aristote car il n’est nullement question de graviter dans un champ d’euphorie sinon d’observer le plus rigoureusement possible les mécanismes de l’Univers pour en comprendre chaque détail. La science classique semble alors impartiale et froide, ne laissant aucune place au bonheur ou à la quête de celui-ci puisque elle suggère un désintéressement total de la part du scientifique comme lorsqu’il effectuait une démarche scientifique. Le scientifique cessait d’être un homme pour n’être qu’un observateur.
Pourtant le scientifique Archimède ayant vécu un peu plus tard serait celui qui s’est écrié « Euréka » alors qu’il prenait son bain comprenant les mécaniques des densités qui a donné son nom à la poussée d’Archimède. Aujourd’hui « eurêka » est synonyme d’euphorie probablement en référence à la joie d’Archimède lorsqu’il découvrit la poussée à laquelle il a donné son nom d’après la légende. Si l’aboutissement de la démarche scientifique d’Archimède fut la joie et le bonheur alors un des buts de sa démarche n’était-il pas le bonheur ?
Plusieurs siècles après une longue période appelée scolastique et où Aristote demeurait la référence « indéboulonnable » et ses théories universelles, des scientifiques et des philosophes viennent bousculer le bien-fondé pour établir une nouvelle vision de la Science et du scientifique. D’abord avec Galilée qui remet en question le géocentrisme et la chute des corps. Evidemment personne ne le croit mais il a recours à un procédé inédit : l’expérimentation. Face à l’inquisition, il démontre expérimentalement d’une manière très simple que deux corps de masses différentes tombent à la même vitesse s’ils sont lâchés au même moment et que la vitesse de la chute n’est pas proportionnelle à la masse de l’objet. Cette démarche plutôt simple visant à recréer une situation où la nature répond exactement à la question qu’on lui pose en imposant des conditions d’expérimentation et une hypothèse à vérifier va définir la méthode scientifique d’une nouvelle période, la science moderne comme Kant et, plus tard, Karl Popper.
Kant défend exactement l’idée dans laquelle le scientifique engage alors un jeu de questions / réponses avec la nature. Comme dans un tribunal, le scientifique interroge la nature qui peut valider son hypothèse en apportant les preuves ou, au contraire la réfuter. Afin de procéder à cet échange le scientifique crée un protocole expérimental permettant de tester son hypothèse.
Dans ce sens là, la dualité sujet / objet est évidente, le sujet est le scientifique et son objet est la nature, dans la science moderne, il y a réellement interaction entre le scientifique et la nature. Il ne paraît pas non plus y avoir de refus du temps dans la science moderne puisque l’expérimentation du scientifique se déroule dans un cadre bien calibré lui permettant de tester seulement ce qu’il veut tester et non ce qu’il désire.
Pourtant là où la frontière est plus perméable se trouve dans l’absence de conclusions. En effet, pour Karl Popper une thèse ne peut être absolument vraie mais corroborée. Pour cela, elle ne doit pas simplement avoir été validée une fois par l’expérimentation. Car comme en mathématique, un exemple ne prouve rien, il existe un argument permettant non pas de corroborer une thèse mais de la réfuter car il suffit d’un seul contre-exemple pour réfuter une thèse. Or selon Karl Popper, une thèse devient vraisemblable à partir du moment où elle a réchappé à toutes les précédentes tentatives de réfutation. Elle n’est pas pour autant validée mais corroborée, elle est alors plausible. La science Poppérienne semble d’une extrême rigueur et d’une froideur empêchant tout bonheur. Pourtant, c’est peut-être dans le froid Popperien que s’épanouit la fleur du désir, du bonheur. Car  cette vision laisse entrevoir une brèche au désir que l’on pourrait qualifier d’absence de conclusion. C’est justement parce que la démarche du scientifique ne s’interrompt jamais réellement puisque il se situe dans la remise en question constante alors c’est là la lueur du désir qui apparaît. Après tout on peut sans peine imaginer la joie et la fierté du scientifique dont la théorie survit aux tentatives de réfutation. La joie de Galilée lorsque il découvrit que la terre n’était pas au centre de l’univers et que la terre tournait autour du soleil, la joie de Carl Sheele lorsqu’il comprit que l’air n’était pas un corps pur mais un mélange d’au moins deux gaz et que seul l’un d’entre eux était combustible. Le bonheur peut se trouver dans le dépassement de soi et l’accomplissement et la réalisation d’une théorie scientifique peut en faire partie. De là à dire que le bonheur est la motivation de toute science, rien n’est plus incertain.
Penchons-nous maintenant sur l’époque actuelle où les sciences et la technologie occupent une part très importante de la société. Tandis que la science sert les industries afin de construire des innovations toujours plus bluffantes et performantes pour améliorer nos conditions de vie ou réaliser plus de profit. Lorsque les physiciens se sont plongés dans l’étude de l’infiniment petit grâce à des accélérateurs de particules, ils ont ouvert les portes d’une science nouvelle qu’est la physique quantique. Lorsque l’on pense à la physique quantique pour la plupart des personnes cela renvoie à une science théorique et compliquée. Et pourtant elle est présente dans notre quotidien sous bien des aspects. Nos ordinateurs utilisent la mécanique quantique, les ingénieurs afinde concevoir des processeurs toujours plus petits et puissants font appel à un procédé de miniaturisation complexe utilisant la mécanqieu quantique et la capacité d’un électron d’être potentiellement à deux endroits à la fois. La mécanique quantique est également utilisée dans le fonctionnement des disques durs qui se basent sur le principe de magnétorésistance géante et sur le spin de l’électron. Une alternance de champs magnétiques permet ou non aux électrons spin up  de passer provoquant une alternance de la résistance électrique et une alternance binaire en 0 et 1. Même notre cerveau suivrait des lois quantiques. La physique quantique n’est donc pas seulement un ramassis d’hypothèses saugrenues mais bien de théories spectaculaires et difficiles à cerner ouvrant la voie à un potentiel de développement infini.
De nombreuses expériences par leur caractère contradictoire et incompréhensible ont mis en évidence des phénomènes quantiques comme l’expérience des fentes de Young qui visait à déterminer la nature de la lumière, ondes ou particules. Dans le cas d’une onde, la double diffraction entraînée par les fentes provoque des figures d’interférences. L’expérience a été menée en propulsant des électrons à l’aide d’un canon à électron. Or même en projetant les électrons un à un, on observait une figure d’interférences, pourtant l’électron ne pouvait pas interférer avec lui-même à part s’il passait par les deux fentes à la fois. Or lorsque l’on met un instrument de mesure prés des fentes pour déterminer celle par laquelle il est passé, la figure d’interférence disparaît.
Cette expérience a engendré l’incompréhension de plusieurs spécialistes mais la réalité est là, le point de vue modifie le résultat. Les résultats dépendent de ce que l’on mesure. Pour la première fois, la nature ne répond pas à une hypothèse en la validant ou non mais s’adapte même à l’expérience pour montrer autre chose. Finalement il existait une infinité de trajectoires possibles or la mise en place d’un appareil d’observation a éliminé ces possibilités détruisant les figures d’interférence. L’observation sélectionne que phénomène macroscopique sera retenu.
Nous pouvons étendre la mécanique quantique à la théorie des mondes multiples d’Hugh Everett selon laquelle à chaque instant se produit une infinité de mondes. En effet comme lors de l’expérience des fentes l’électron a la possibilité de passer par A, par b, peut-être par les deux et notre observation sélectionne une possibilité. Dans la théorie des mondes multiples chaque choix, à chaque instant toutes les particules possèdent une infinité de possibilités de déplacement de choix et le fait de vivre, de faie tel choix sélectionne une possibilité parmi toutes les autres, ce qui ne signifie pas qu’elles sont anéanties mais plutôt qu’elles se dissimulent à notre regard, à ce monde là. Comme les figures d’interférence qui disparaissent lorsque l’on observe la trajectoire, l’ensemble disparaît lorsque l’on en regarde un seul. Les autres mondes disparaissent de notre perception même la plus fine car le fait de percevoir est ce qui les dissimule.
Dans la mécanique quantique les trois paramètres du désir sont réunis car la mécanique quantique fait disparaître toute notion et tout cadre. Comme le temps et la notion de sujet et d’objet, il ne persiste qu’une suite d’évènements totalement imprévisibles, ce qui donne à la mécanique quantique toute sa complexité. Avec la mécanqiue quantique, la science rejette définitivement tout idéal de vérité universelle, qu’il serait absurde et impossible à atteindre. La science se place alors dans un idéal d’élégance plus que de vérité. Les théories scientifiques donnent envie de croire qu’effectivement il existe une infinité de mondes, de dimensions, de trous de ver pour voyager à l’autre bout de l’univers. Les théories et les sujets d’étude deviennent de plus en plus variés et complexes mais surtout il ne s’agit plus de démontrer des choses lambda dont personne ne se préoccupe mais d’étudier des phénomènes qui font rêver et qui ouvrent les portes du fantasme.
Pour conclure, les avancées de la science ne penchent-elles pas de plus en plus vers la Science-Fiction pour délaisser la science dite traditionnelle ? Au final ne peut-on pas voir la science fiction comme l’anticipation de la science de la même façon que la météorologie prévoit le climat, la science fiction prévoirait la science. Après tout, certaines technologies d’aujourd’hui ont d’abord été anticipées sous la forme d’inventions de la science fiction. Elle pourrait ainsi apparaître comme un idéal de la science dans la direction quantique, dans l’abandon de l’idéal absurde de vérité universelle. La science fiction n’aurait pas la prétention de dire la vérité mais de tendre vers l’élégance et par conséquent vers une forme de bonheur. Car la science fiction représente le désir et le fantasme de pouvoir embrasser une ère nouvelle, comme le voyage temporel ou les voitures volantes. Longtemps objets de pure fiction, ils engendrent alors un désir profond de découvrir de nouvelles choses qui nous sont inconnues faisant appel à notre soif de savoir et de curiosité. En renonçant à l’idéal de vérité la science fiction peut-elle apparaître comme rigoureusement « scientifique » ?