jeudi 21 septembre 2017

"Puis-je douter de moi-même?" - Exercice



1)    Formulez un argument prouvant que la réponse est « évidemment » : oui
2)    Formulez un autre démontrant que la réponse est « évidemment » : non
3)    Qu’y a-t-il d’ordinaire, de banal dans le fait de vous demander votre carte d’identité ?
4)    En quoi le même acte peut-il être interprété, au contraire, comme une « anomalie », voire une absurdité ?
5)    Le philosophe français Paul Ricoeur distingue deux formes d’identité :
-       la mêmeté (idem) : je reste le même, j’ai les mêmes empreintes digitales. Je suis le même dans le temps parce que je suis fondamentalement « moi »
-       L’ipséïté (ipse) : je dois m’efforcer de garder une ligne de conduite malgré les atteintes et les changement de caps imposés par le temps qui passe. « Je te promets de… » : je prends date, je m’efforcerai de « tenir la ligne » d’une unité de conduite, de volonté et de pensée malgré les aléas des circonstances et l’altération du temps. On pourrait dire que j’œuvre sans cesse pour maintenir le moi, sans quoi il ne sert plus à rien de s’engager, de promettre, de jurer.
Formulez avec vos mots cette distinction. Quelle utilisation peut-on en faire dans la perspective du sujet ?



mardi 19 septembre 2017

"Puis-je savoir si j'aime?" - La réponse de Maître Gims



« Puis-je savoir si j’aime ? » est un sujet de Philosophie qui peut nous amener loin comme nous avons commencé de nous en rendre compte au fil de plusieurs types d’exercice de méthode notamment. Cette question pose finalement la question de la compatibilité entre la sincérité et la conscience. Un amour qui ne serait pas sincère perdrait immédiatement son sens, sa réalité et ne mériterait pas son nom. Le problème vient du fait que la conscience qu’on en prend établit par là même une distance, un jeu (au sens où il y a du jeu entre des rouages) finalement un doute. Un amour déclaré ne deviendrait-il pas suspect, du fait même de cette déclaration, de cette proclamation trop extérieure pour être réellement éprouvée ? Les grandes douleurs sont muettes dit-on. Se pourrait-il que les amours authentiques le soient aussi ? Puis-je prendre conscience que je suis amoureux si ce sentiment implique un attachement trop fort pour être dit, voire simplement réalisé par la personne qui le ressent ? Prenons garde à une réponse qui serait trop exclusivement négative car un amour inconscient ne pourrait plus dés lors être assumé, consenti. Nous n’aimerions que « malgré nous », et cela ne correspond pas à nos impressions. Aimer ne peut se concevoir sans un acquiescement de tout son être, sans une approbation inconditionnelle de soi à ce que l’on éprouve. Il est vrai qu’aimer ne se décide pas et pourtant, comment aimerions-nous sans le vouloir ?
Quel est le point de vue de Maître Gims sur cette interrogation ?
-       « J'ai retrouvé le sourire quand j'ai vu le bout du tunnel"
Bon si j’étais prof de philo, je serais tenté de dire : « hors sujet ». On parle d’amour, Maître Gims nous parle de constructions routières. Admettons ! Il a retrouvé le sourire quand il a vu le bout du tunnel, d’accord !
-       Où nous mènera ce jeu du mâle et de la femelle ? Du mâle et de la femelle ?
Ca se complique un peu : le jeu du mâle et de la femelle, est-ce le tunnel ? Si oui, on peut répondre à la question : le jeu du mâle et de la femelle est aussi interminable qu'un long tunnel. On pourrait aussi envisager que la justification la plus profonde poétiquement de cette association, c’est tout simplement que « femelle » rime avec « tunnel », mais ne préjugeons pas négativement de l'art poétique de Maître Gims.
- "On était tellement complices on a brisé nos complexes. Pour te faire comprendre t’avais juste à lever le cil. T’avais juste à lever le cil."
De nouveau une rupture de genre, de style, de ton, de figure, de tout quoi ! Nous étions dans un tunnel, dans le labyrinthe du jeu entre le mâle et la femelle, dans la rime flamboyante « Tunnel / Femelle » et voilà que Maître Gims nous raconte une histoire. Il s’adresse à quelqu’un avec qui il brise des complexes et qu’il comprend grâce à ces mouvements de cil. Un battement de cil, c’est : « mets le couvert ! », deux, c’est : « on retire ses lunettes quand on est à table », bref, tout est codé. Super couple ! En plus on peut se comprendre sans interrompre Jean-Pierre Pernaut. Chapeau ! C’est pas pour rien qu’on l’appelle Maître, Maître Gims !
-       J’étais prêt à graver ton image à l’encre noire sous mes paupières afin de te voir même dans un sommeil éternel, même dans un sommeil éternel.
 Au-delà de la difficulté technique de l’action décrite, même pour un chirurgien ophtalmologiste ou un tatoueur de l’extrême, la gravure d’une image sous des paupières pose également des problèmes d’ordre logique. Maître Gims semble penser qu’en fermant les yeux dans un sommeil éternel, il verra le dessin sur l’écran de ses yeux fermés, un peu comme des volets que l’on aurait peint de l’intérieur pour voir autre chose que ce qu’il y a dehors. Si les paupières sont closes et si l’image est peinte en noire, ça risque de faire un peu noir sur noir, non ? Soyons fair-play : Maître Gims dit seulement qu’il était prêt à le faire et c’est tant mieux pour lui, car autrement il aurait fallu tout éponger au buvard et c’était pas gagné niveau maquillage.
-       J’étais censé t’aimer mais j’ai vu l’averse
Il est difficile à suivre Maître Gims. On était dans le tatouage gothique à la Marylin Manson et on se retrouve avec Evelyne Dhéliat présentant la météo. Il a vu l’averse. Bon ! Avant, il était « censé » aimer sa copine. D’accord ! Donc dans le tunnel du jeu du mâle et de la femelle, il voit qu’il pleut à la sortie, Du coup, il remet à plus tard ou à jamais cet amour qu’il était censé vouer à sa petite amie. Il aurait fait beau, ça allait. Mais là non ! (j’essaie de suivre). La pluie l’a fait changer d’avis. On peut pas aimer et mettre un K-Way. « Tu vois ma chérie, on serait à Dubaï, je t’aimerais, mais là, on est à Brest ». Il était à deux doigts de se plonger les yeux dans un bocal de suie pour sa Dulcinée mais il s’est vite repris, le Master Gims, et là c’est « Niet ! » pour les vacances en Bretagne.
-       J’ai cligné des yeux, tu n’étais plus la même.
C’est peut-être qu’il s’est laissé tenter par l’opération. Du coup, il s’endort avec Nathalie Portman et il se réveille avec la Mère de la famille Adams. C’est ça le risque avec la chirurgie esthétique ou les tatouages difficiles, ça peut rater. Il a cligné des yeux et c’était plus la même : peut-être qu’elle est partie et qu’il est en train de parler à la femme de ménage.
-       Est-ce que je t’aime ? J’sais pas si je t’aime.
Bon ! Si c’est la femme chargée de l’entretien, ça ne va pas vraiment l’atteindre cette déclaration en demi-teinte. Un peu surprise peut-être :
-       Bonjour M’sieur Gims, un peu de repassage et la vaisselle comme d’habitude ?
-       Est-ce que je t’aime ? J’sais pas si je t’aime.
-       Ok ! Je vois. On a un peu forcé sur l’alcool de prune. Pas vrai M’sieur Gims ?
-       Est-ce que tu m’aimes ? J’sais pas si je t’aime.
-       Oui, oui, moi aussi. On vous aime bien. Freinez un peu sur les mélanges, quand même ! Moins de Red Bull dans votre absinthe !
-       Pour t’éviter de souffrir je n’avais qu’à te dire je t’aime
-       Euh oui ! Le petit chèque à la fin du mois, ça gêne pas non plus !


Quelques mots sur le refrain et le titre de la chanson : 
« Est-ce que je t'aime?
J'sais pas si je t'aime
Est-ce que tu m'aimes?
J'sais pas si je t'aime
Au niveau des intonations : chapeau bas Maître Gims ! Vous jouez ici à plein de la gamme montante et suspensive de toute interrogation et de la gamme descendante de la « réponse ». Les deux « t’aime » se répondent et se font écho. Le premier résonne comme un appel, et le second comme un constat limite désespéré. On reste dans l‘indécision, l’introspection désabusée, un peu pessimiste quant à la suite de cette histoire de tunnel, d’averse et d’œil au beurre noir. Au niveau du sens, on est un peu plus perplexe parce que, comme déclaration, c’est pas le must :
-       Est-ce que tu m’aimes ? Moi j’sais pas !
-       Bon, ben si tu sais pas, tu rentres chez toi, tu t’interpelles un tantinet et tu reviens me parler quand t’auras fini de sucer des bâtonnets d'ecsta glacés. Ok? So Long ! Bro !
L’ordre aurait été inversé, c’était déjà plus dans les clous : « J’sais pas si je t’aime. Est-ce que tu m’aimes ? » On peut comprendre que la réponse de sa copine l’aide à se prononcer sur la question, même si, à la place de la copine, on aurait du mal à s’emballer :
-       Ben, j’sais pas et toi ?
-       Ben, moi j’sais pas, et toi ?
-       Ben j’sais pas, et toi ?   (bref une piste accrocheuse et prolixe pour une nouvelle chanson)
Sigmund Freud affirme que, dans notre inconscient, la négation ne joue pas. Autrement dit, que l’on aime ou que l’on n’aime pas, ce qui compte c’est que la notion d’amour soit évoquée, rêvée, suggérée inconsciemment. En clair, le simple fait que la question soit posée est déjà assez significatif et ça : on a très envie de le dire au chanteur parce que ça lui aurait fait gagner du temps niveau embouteillage  dans le tunnel, sommeil éternel du temps et tatouage improbable de la cataracte. A nous aussi ça aurait fait gagner du temps, niveau…. (euh ! A tous les niveaux, en fait)

Terminons par notre sujet : « Puis-je savoir si j’aime ? » Maître Gims nous répond : « Non » Son argumentation est intéressante mais difficile à suivre. Il semble que l’impossibilité de cette certitude soit causée par le fait qu’elle ne soit plus la même. Qu’aimons-nous vraiment chez l’autre ? Peut-être le fait qu’elle soit autre, justement, voire sans cesse différente de ce qu’elle était avant. C’est finalement exactement ce que Verlaine déjà écrivait :

                       « Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
   D’une femme inconnue
   Et que j’aime et qui m’aime
   Et qui n’est chaque fois
   Ni tout à fait la même
   Ni tout à fait une autre,
   Qui m’aime et me comprend »
On n’aime jamais « quelqu’un » en fait, ou du moins, jamais une identité fixe, définitive. On aime la façon qu’une personne a de n’être jamais celle que l’on attend, ni celle que l’on a quittée la veille…Comme quoi un brin de lecture de poésie symboliste, un chouïa de Philo : ça peut pas faire de mal quand on écrit une chanson.

dimanche 17 septembre 2017

Texte de Sigmund Freud extrait de "Introduction à la psychanalyse"

« Nous assimilons donc le système de l'inconscient à une grande antichambre, dans laquelle les tendances psychiques se pressent, tels des êtres vivants. A cette antichambre est attenante une autre pièce, plus étroite, une sorte de salon, dans lequel séjourne la conscience. Mais à l'entrée de l'antichambre, dans le salon veille un gardien qui inspecte chaque tendance psychique, lui impose la censure et l'empêche d'entrer au salon si elle lui déplaît. Que le gardien renvoie une tendance donnée dès le seuil ou qu'il lui fasse repasser le seuil après qu'elle a pénétré dans le salon, la différence n'est pas bien grande et le résultat est à peu près le même. Tout dépend du degré de sa vigilance et de sa perspicacité. Cette image a pour nous cet avantage qu'elle nous permet de développer notre nomenclature. Les tendances qui se trouvent dans l'antichambre réservée à l'inconscient échappent au regard du conscient qui séjourne dans la pièce voisine. Elles sont donc tout d'abord inconscientes. Lorsque, après avoir pénétré jusqu'au seuil, elles sont renvoyées par le gardien, c'est qu'elles sont incapables de devenir conscientes : nous disons alors qu'elles sont refoulées. Mais les tendances auxquelles le gardien a permis de franchir le seuil ne sont pas devenues pour cela nécessairement conscientes ; elles peuvent le devenir si elles réussissent à attirer sur elles le regard de la conscience. Nous appellerons donc cette deuxième pièce système de la préconscience (le préconscient). Le fait pour un processus de devenir conscient garde ainsi son sens purement descriptif. L'essence du refoulement consiste en ce qu'une tendance donnée est empêchée par le gardien de pénétrer de l'inconscient dans le préconscient. Et c'est ce gardien qui nous apparaît sous la forme d'une résistance, lorsque nous essayons, par le traitement analytique, de mettre fin au refoulement. »
Questions :

1)    Dessinez le schéma décrit ici par Sigmund Freud (les deux pièces, la censure, etc.)
2)    « Si elle lui déplaît » (ligne 6) : expliquez cette expression. Quelles sont les tendances susceptibles de déplaire au gardien ?
3)    Quelles sont les trois instances agissant dans la psyché sans lesquelles nous ne pouvons pas comprendre ce texte ?
4)    Situez les rêves et les lapsus dans ce schéma
5)    Situez le traitement analytique dans ce schéma


La Conscience, l'Inconscient, le Sujet (suite 3)


3   3 - L’inconscient et « l’anti-cogito » - Freud et Jacques Lacan
La démarche de René  Descartes peut (et même doit, dans un premier temps) nous sembler exemplaire, inattaquable. Néanmoins cette inférence du libre arbitre à partir du « je pense » pose question. Descartes cherche et trouve cette transparence à soi absolue de la pensée permettant au sujet qui pense de savoir qu’il existe. On peut m’abuser sur « ce que ma pensée pense » mais pas sur la réalité effective, sur le fait qu’elle pense et pour s’effectuer ainsi, il faut bien que j’existe. Mais tout le problème vient du caractère résolu du doute de Descartes : il veut douter, et de cette volonté de douter à laquelle rien ne résiste, il déduit l’existence d’une pensée qui est « sienne » d’où son existence tout court. Cette volonté de douter va jusqu’à imaginer un Dieu trompeur, et c’est de cette représentation d’une puissance de dissimulation et de falsification sans limite qu’il déduit l’existence de sa pensée, aussi abusée soit-elle : « il ne saurait faire que je ne sois rien tant que je penserai être quelque chose ». Autrement dit je serai toujours, pour le moins, cette pensée de n’être rien manifestant nécessairement l’existence de « quelque chose ». Peu de lignes après le passage que nous avons étudié, Descartes poursuit ainsi :
« Mais qu’est-ce donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? C’est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent.
Certes ce n’est pas peu si toutes ces choses appartiennent à ma nature. Mais pourquoi n’y appartiendraient-elles pas ? Ne suis-je pas encore ce même qui doute presque de tout, qui néanmoins entends et conçois certaines choses, qui assure et affirme celles-là seules être véritables, qui nie toutes les autres, qui veux et désire d’en connaître davantage, qui ne veux pas être trompé, qui imagine beaucoup de choses, même quelquefois malgré moi-même, comme par l’entremise des organes du corps ? Y a-t-il rien de tout cela qui ne soit aussi véritable qu’il est certain que je suis, et que j’existe, quand même je dormirais toujours, et que celui qui m’a donné l’être se servirait de toutes ses forces pour m’abuser ? Y-a-t-il aussi aucun de ces attributs qui puisse être distingué de ma pensée, ou qu’on puisse dire être séparé de moi-même ? Car il est de soi si évident que c’est moi qui doute, qui entends, et qui désire, qu’il n’est pas ici besoin de rien ajouter pour l’expliquer. »


Il s’interroge sur tout ce qu’il peut associer à ce dernier terme de « chose qui pense », puisque il est, en un sens fort et indiscutablement « littéral » : « hors de doute ». Reprenons l’exemple déjà évoqué: je marche. Cela signifie que je pense marcher. Je suis une chose qui pense qu’elle marche, et aussi incertaine que soit la réponse à la question de savoir si je marche effectivement, il ne fait aucun doute qu’en tant que chose qui pense qu’elle marche, j’existe. Par conséquent toutes les pensées, toutes les impressions et représentations que j’ai, ont au moins ce fond de vérité qu’elles marquent le fait de mon existence.
Mais cette évidence à laquelle Descartes fait ici référence comme pouvant se passer de toute explication, à savoir que c’est lui qui doute, qui entends, qui désire, pose problème. Où se situe vraiment la certitude qu’il vient, sans aucun doute, de découvrir ? Dans le fait qu’il est lui-même une chose qui pense ou bien dans le fait qu’une chose qui pense est ? Ce rapprochement avec lui-même qui selon lui, va de soi, est-il si fondé qu’il ne mérite pas d’être démontré à son tour (mais comment pourrait-il l’être ?). Reprenons notre exemple : « une chose qui pense » pense marcher. Peut-être ne marche-t-elle pas vraiment mais il faut bien qu’elle existe pour penser qu’elle marche, donc « cette chose qui pense marcher » existe. C’est effectivement « inattaquable », indubitable, mais à aucun moment de cette certitude, le « Je » n’est entré en ligne de compte et c’est exactement ce que le philosophe allemand Friedrich Nietzsche (1844 – 1900) opposera à la proposition de Descartes : 
« Il est pensé, donc il y a un sujet pensant », c'est à quoi aboutit l'argumentation de Descartes. Mais cela revient à poser comme « vraie a priori » notre croyance au concept de substance : dire que s'il y a de la pensée, il doit y avoir quelque chose « qui pense », ce n'est encore qu'une façon de formuler, propre à nos habitudes grammaticales qui suppose à tout acte un sujet agissant. Bref, ici déjà, on construit un postulat (un principe) logique et métaphysique au lieu de le constater simplement."
            Nietzsche, La Volonté de Puissance, 1885-1888

Nietzsche épure encore davantage la dernière version que nous avons formulée : c’est encore trop d’affirmer : « une chose qui pense » pense marcher. Ce que l’on peut affirmer, c’est « une pensée de marcher est », et puis c’est tout. Que cette pensée soit celle d’une « chose », d’une substance, c’est encore de la supposition, c’est une conception héritée des grammaires des langues occidentales, lesquelles nous ont finalement « dressé », conditionné à poser qu’aucune action ne pouvait s’effectuer sans avoir un auteur, un moi, un agent. « J’aime » signifierait : je déclenche en moi l’action d’aimer, mais ne serait-il pas plus juste d’affirmer, en suivant la perspective défendue par Nietzsche : « l’action d’aimer se déclenche en moi », voire  « l’action d’aimer se produit » ou encore « il y a de l’amour », tout comme Charles Trenet  chante « il y a de la joie ».
Il ne nous viendrait pas en tête que l’acte de pleuvoir soit totalement causé par le nuage ni d’investir le nuage de la volonté de faire pleuvoir. Il existe dans la nature des forces : la pluie, le vent, la chaleur, le froid, etc. qui déclenchent des phénomènes de façon impersonnelle, brute, anonyme. Mais dés qu’une action concerne l’être humain, nous faisons immédiatement dépendre les actions des personnes. Selon Nietzsche, tout cela vient d’un principe tellement gravé dans notre grammaire que nous ne pensons pas à le remettre en cause, soit la structure sujet/verbe/complément (c’est le sujet qui provoque l’action du verbe, laquelle se conjugue différemment en fonction du sujet). Descartes serait, selon Nietzsche, victime de « ce pli ». Si nous devions vraiment rendre compte de l’argument opposé à Descartes par Nietzsche, il faudrait « tordre » notre façon usuelle d’utiliser notre langue et poser que pour le philosophe allemand, « il (impersonnel) est pensé dont il est existé » (ou encore « ça pense donc ça existe »), mais qu’il n’est rien dans ce lien qui nous autorise à affirmer « je pense donc je suis ».
Dans son livre « par delà le bien et le mal, Nietzsche insiste sur ce qu’il appelle « superstition » :
"Si l'on parle de la superstition des logiciens, je ne me lasserai jamais de souligner un petit fait très bref que les gens atteints de cette superstition n'aiment guère avouer : c'est à savoir qu'une pensée vient quand « elle » veut, non quand « je » veux, en telle sorte que c'est falsifier les faits que de dire que le sujet « je » est la détermination du verbe « pense ». Quelque chose pense, mais que ce soit justement ce vieil et illustre « je », ce n'est là, pour le dire en termes modérés, qu'une hypothèse, qu'une allégation ; surtout, ce n'est pas une « certitude immédiate ». Enfin, c'est déjà trop dire que quelque chose pense, ce « quelque chose » contient déjà une interprétation du processus lui-même. On raisonne selon la routine grammati­cale : « Penser est une action, toute action suppose un sujet actif, donc... »
                             
Or il se trouve que certaines pensées, certains actes, certains faits se manifestant dans notre psychisme et dans notre vie trouve beaucoup d’échos dans cette formulation de Nietzsche : « Une pensée vient quand elle veut et non quand « je » veux, alors qu’ils ne sont pas vraiment pris en compte par les thèses de Descartes, ce sont les rêves, les lapsus, les actes manqués. Descartes s’intéresse au rêve dans le cadre d’une démarche volontaire consistant à douter systématiquement de ses impressions, mais la question de savoir qui pense dans le rêve ne l’intéresse pas. La question se pose pourtant puisque le rêve n’est pas une pensée volontaire. Quelque chose pense en nous, ou, pour suivre le fil de la démarche de Nietzsche : penser se fait en nous sans que nous soyons les initiateurs de ce flux d’images dont nous sommes les réceptacles passifs.
Il en va de même pour les lapsus. Quand je suis conscient, non seulement je sais ce que je dis, mais je dis exactement ce que je veux. Je maîtrise mes paroles, mais voilà qu’un autre mot que celui que j’avais l’intention de dire s’intercale dans mon discours, créant par là même un autre sens, différent de mon projet initial. Je ne peux pas dire que cela n’a pas été pensé, car la parole qui est sortie de ma bouche veut bien dire quelque chose sauf que ce n’est pas mon moi conscient qui l’a prononcée. La plupart du temps, nous attribuons nos lapsus à des dysfonctionnements de notre attention sans accorder d’importance à ce qui est dit, en faisant semblant de ne pas nous apercevoir que ces lapsus sont bien des affleurements à la parole d’une pensée qui en nous, n’est pas exactement la notre tout en étant paradoxalement plus authentique, en disant éventuellement ce que nous n’aurions pas osé dire consciemment. Nos lapsus nous en apprennent souvent davantage sur nous-mêmes que tous nos discours conscients parce que ces derniers, trop maîtrisés, sont joués, ou plutôt suivent le cours de la routine sociale, de la morale de notre époque, des dynamiques d’intégration et de figuration au sein d’un groupe, d’un milieu par lequel nous voulons être acceptés.
Le psychanalyste Jacques Lacan (1901 – 1981) résume cette dernière idée dans une formulation qu’il a lui-même baptisée « l’anti-cogito » : « Je pense où je ne suis pas donc je suis où je ne pense pas. » « Là où je pense, c’est-à-dire là où je suis conscient, je ne suis pas », c’est-à-dire je ne suis pas vraiment, j’agis conformément à des conventions extérieures. Donc je suis où je ne pense pas, c’est-à-dire que je ne suis jamais plus authentique que lorsque dans le lapsus par exemple, mon discours conscient déraille et laisse quelque chose de mes désirs, de mes traumatismes ou de mes souvenirs inconscients remonter inopinément à la surface de ma prise de parole.
On pourrait opposer à Jacques Lacan qu’il psychologise ou psychiatrise une thèse qui dans l’esprit de Descartes est métaphysique. Le « je suis » de Descartes (j’existe) n’a pas le même sens, en effet, que le « je suis » de Lacan qui signifie : « je suis vraiment, ou authentiquement », mais ce n’est pas totalement exact, si nous nous rangeons aux arguments défendus par Friedrich Nietzsche car cette certitude métaphysique est battue en brèche par une considération grammaticale, comme si Descartes, aussi embarqué soit-il dans une démarche de remise en cause radicale de toutes ses anciennes opinions omettait d’y inclure tout ce que penser doit au langage et plus spécifiquement aux figures de notre langue. Il était impossible au 17e siècle de faire valoir un argument de ce genre (il faut attendre 1916 pour que Ferdinand de Saussure invente la linguistique)
Avant Jacques Lacan, c’est Sigmund Freud (1856 – 1939) qui, le premier, a souligné et théorisé le rôle déterminant de l’inconscient dans notre psychisme. Il y a une quantité incroyable de faits psychiques qu’il est impossible d’expliquer sans reconnaître en nous du dissimulé, du caché. En d’autres termes, il existe en chacun de nous un mécanisme psychique  par le biais duquel nous créons de nous-mêmes en nous-mêmes de l’implicite, du refoulé, du censuré, de telle sorte que ces pensées ou ces souvenirs se manifesteront autrement et profiteront de toutes les brèches de notre conscience, de notre comportement volontaire pour se manifester. « Le moi n’est pas maître dans sa propre maison » dit Freud, en considérant cette découverte de l’inconscient comme la troisième blessure narcissique imposée par la science à l’orgueil humain (après Galilée et Darwin).
Comment et pourquoi créons-nous inconsciemment en nous-mêmes cet étranger à nous-mêmes qui, étrangement, est peut-être davantage nous-mêmes que notre moi conscient (qui joue le rôle de la comédie sociale). Selon Sigmund Freud, tout être humain est, dans les premiers âges de l’enfance, gouverné par le « ça », c’est-à-dire le principe de satisfaction de toutes ses pulsions. Il est animé par le désir et, contrairement à ce que toutes les théories psychiatriques et médicales pouvaient concevoir à l’époque, ce désir est sexuel (en d’autres termes, la sexualité n‘attend pas la puberté pour se manifester). Sans bénéficier des moyens physiques d’exprimer cette sexualité, l’enfant va trouver une multitude de voies « dérivées » ou « déviantes ». Notre moi se constitue donc à partir de cette première difficulté rencontrée par le ça à l’égard de l’exigence de satisfaction de ses pulsions. Une troisième instance va s’imposer au fil de l’éducation de l’enfant par ses parents, c’est le sur-moi, soit l’assimilation par le psychisme de l’autorité des tuteurs : « Tu dois » ou « tu ne dois pas », « ces choses là ne se font pas ». Derrière cette éducation et ces différentes interdictions de pensées ou d’actes incorrects, c’est la morale et les règles imposées par la société qui vont être intériorisées par l’enfant. Ce point est fondamental : nous faisons « nôtre » cette autorité parentale, c’est-à-dire qu’une partie de nous va se faire la porte-parole de l’interdit, de la censure.
Tous les rouages du mécanisme de l’inconscient sont maintenant en place. Dans notre psyché se bousculent une multitude de désirs et de souvenirs qui aspirent à devenir conscients mais un effet de censure inconscient « filtre », comme à l’entrée de la conscience, les désirs corrects et ceux qui ne le sont pas. Les « recalés » composent l’inconscient, mais ils ne seront pas pour inopérants. Puisque l’accès à la conscience leur est interdit, ils se manifesteront autrement au sujet, soit par les rêves, les lapsus les actes manqués, soit par des troubles de comportement dont la dysfonctionnalité sera proportionnelle à l’importance du traumatisme. Si le sujet se cache à lui-même une vérité cruciale (comme l’homosexualité pour le Président Schreber) la paranoïa ou la schizophrénie, ou la névrose seront violentes. Tout le travail de la psychanalyse consistera à aller chercher l’origine des symptômes afin que le patient s’accepte, s’avoue à lui-même tout ce que la censure avait refoulé.

samedi 16 septembre 2017

Exercice sur la Genèse - Des réponses possibles


1)    Que représente le fruit, en fait ? Justifiez votre réponse en vous appuyant sur des passages ou des expressions extraites du texte (quels sont les effets de l’acte de manger le fruit, pour Eve et Adam ?).

Le fruit représente la conscience. « La femme vit que l’arbre était bon à manger et séduisant à voir, et qu’il était séduisant pour acquérir le discernement. » Une question se pose ici : « comment a-t-elle pu deviner que le fruit était séduisant pour acquérir le discernement si elle ne possède pas encore le discernement, puisque elle n’est pas, à ce moment, dotée de cette conscience que symbolise l’arbre ? La femme est « tentée », mais pas exclusivement par le serpent. La perspective d’une connaissance, d’une réalisation, est, en soi, tentante pour quiconque manifeste suffisamment de curiosité à l’égard d’un secret, d’un mystère, d’une situation inexplicable. Si l’on peut se permettre cette comparaison aussi anachronique que profane (mais pas nécessairement profanatrice), la femme se comporte envers le fruit exactement comme Néo à l’endroit de la pilule rouge : elle se doute qu’il recèle la clé de cette énigme. Mais quelle énigme ? Celle de cette existence pacifique et toute tracée, totalement recluse dans le « giron de leur créateur ». 


Dans son livre « Réflexions sur l’éducation » (1786), Emmanuel Kant fait référence à l’épisode de la genèse : « Il est tout aussi faux de s’imaginer que si Adam et Eve étaient demeurés au Paradis, ils n’auraient rien fait d’autre que d’être assis ensemble, chanter des chants pastoraux et contempler la beauté de la nature. L’ennui les eût torturés tout aussi bien que d’autres hommes dans une situation semblable. » Le propos de Kant est de réhabiliter la valeur du travail contre la vision péjorative héritée des philosophes de l’Antiquité Grecque (notamment Platon et Aristote). Il sous-entend qu'Adam et Eve auraient travaillé, même sans avoir croqué le fruit, comme si la nature vraiment première de l'homme (Adam et Eve avant le péché) le prédisposait structurellement à travailler. Mais sa remarque éclaire moins le problème qu’elle ne l’aggrave. On pourrait le soupçonner de faire semblant d’avoir mal lu le récit. Si Adam et Eve n’avait pas mangé le fruit, ils ne seraient pas restés « les bras ballants », dans l’inactivité, nous dit-il. Mais plutôt que d’utiliser le conditionnel, pourquoi ne pas suggérer que c’est peut-être cela qui a décidé la femme à sauter le pas ? Pourquoi ne pas affirmer que cet ennui qui, selon Kant, les aurait torturés s’ils avaient obéi, a pris une part active et décisive dans le péché ? La réponse est simple, ce serait contredire totalement l’interprétation chrétienne et notamment protestante (Kant est protestant) du fuit défendu pour laquelle la transgression d’Eve est la manifestation originelle du mal.
Kant est « coincé » entre sa volonté de philosophe de rétablir le travail dans sa dignité, dans sa grandeur, voire sa nécessité « humaine » et sa confession protestante. Il choisit donc de rajouter de la fiction à la fiction en inventant cette fable d’une humanité travailleuse d’avant le fruit. Mais alors pourquoi la Genèse évoquerait-elle l’arbre de vie dont les fruits donne l’immortalité ? Peut-on vraiment envisager qu’Adam et Eve, ayant obéi à Dieu, laboureraient pour le plaisir la terre du jardin d’Eden ? Non, évidemment, le travail est, sans aucun doute, « de l’autre côté » de l’épée flamboyante barrant l’accès du Paradis.
« Leurs yeux s’ouvrirent et ils connurent qu’ils étaient nus ; ils cousirent des feuilles de figuier » (le fruit, c’était peut-être une figue plutôt qu’une pomme). Les trois définitions de la conscience correspondent ici trait pour trait à la chronologie des évènements et des réalisations du couple : leurs yeux s’ouvrirent (conscience immédiate), ils connurent qu’ils étaient nus (conscience réfléchie) ils cousirent des feuilles (conscience morale, peur de la nudité qui est connotée comme « honteuse »)


2)    Maintenant que nous comprenons ce qu’est le fruit, nous pouvons parfaitement saisir en quoi consiste le choix proposé par Dieu à Eve et Adam : soit obéir, ne pas manger le fruit et…. Soit désobéir et…. ? (remplissez les blancs) ?
Obéir, cela aurait signifié demeurer inconscients dans l’ombre du Créateur, rester dépendant de lui, voire plus. Après le fruit, l’Eternel demande à Adam : « Où es tu ? », comme si le cordon ombilical avait été rompu, comme si Adam et Eve s’étaient dissimulé à la « panoptique Divine » en se séparant de lui. On peut penser qu’être au Paradis décrit un mode de vie extatique, au sein duquel aucune prise de conscience n’impose à Adam et Eve un décalage à l’égard d’un présent éternellement vécu. Aucun but, aucune visée, aucun projet ne sont envisageables puisque tout est là dans l’instant. Rien n’est à anticiper ni à regretter.

Manger le fruit, c’est donc choisir la temporalité, la perte, la mortalité mais du même coup l’action, le progrès, la liberté, le travail. Quoi que nous fassions, c’est exclusivement sur la base de ce sol meuble, mouvant de notre mortalité que nous l’entreprenons. Jamais nous n’agirions ailleurs ni autrement qu’en perspective de notre mort à venir (même si nous l’espérons lointaine, elle demeure une perspective assurée, certaine). La relation de la conscience au bonheur est ici marquée du sceau de la non-coïncidence, de telle sorte que le choix d’Adam et Eve s’avère rétrospectivement être celui-ci : préférez-vous savoir que vous êtes malheureux ou bien ignorer que vous êtes heureux ?
3)    Ce passage est extrait de l’Ancien Testament, livre ayant profondément marqué les coutumes, les mœurs, les mentalités de notre civilisation. Aujourd’hui encore, on peut constater de façon évidente les effets de ce mythe fondateur sur notre société, sur notre réalité quotidienne. Quels sont-ils ? (Donnez-en au moins trois)
- La condition féminine continue de payer un lourd tribut à ce mythe fondateur, quoi qu’on en dise. Il faut bien réaliser qu’un mythe rend raison d’une réalité ou ce qui du moins est considéré comme tel, en lui conférant une origine surnaturelle, divine. Dieu ne demande pas à Eve où elle est. Adam est son interlocuteur. Quelque chose de ce mythe a sédimenté pour longtemps les présupposés arbitraires d’une civilisation patriarcale. Dans l’un de ses livres, la femme écrivain Nancy Huston imagine une déesse créatrice qui s’appellerait Suzy. Peut-être conviendrait-il, en effet, d’aller jusque là pour enfin faire cesser les conséquences sexistes de ce récit.


- Le travail est bien l’effet d’une malédiction mais il est aussi inscrit par ce mythe comme l’un des traits « marqués au fer » de la condition humaine ce dont tous les discours sur la valeur « travail » que l’on entend encore aujourd’hui sont empreints. Dans l’Epitre de Saint Paul, on peut trouver cette phrase où se profile exactement l’importance accordée aujourd’hui au travail : « celui qui ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus. »
- Le sol maudit à cause de la faute rend possible une exploitation sans frein de la nature, élément tout-à-fait inconnu des religions polythéistes de la même époque. L’absence de limite à l’utilisation des ressources naturelles au profit de l’homme trouve, sans aucun doute, dans ce texte leur origine. Il existait bien chez les grecs et les romains des procédés de mises en culture mais ils ne dépassaient jamais du cadre imposé par la croissance naturelle. Les problèmes écologiques que nous connaissons aujourd’hui sont liés à ce que cette malédiction rend possible dans la façon occidentale de penser la nature.
4)    L’étude de ce texte nous fournit un argument en faveur de la thèse selon laquelle la conscience nous permet de réaliser qui nous sommes ou bien celle selon laquelle elle est un produit dérivé de la vie en société ? Justifiez votre réponse.

Ce texte et sa dimension biblique nous permettent de réaliser le rapport entre l’humanité et la conscience. Si nous raisonnons à l’intérieur de cette histoire, nous pourrions dire que nous n’avons pas raison d’être conscient, mais en même que nous ne pouvions pas le savoir sans violer l’interdiction. Nous pouvons regretter le choix d’Adam et Eve, mais en même temps, le regretter, c’est justement activer cette faculté dont leur péché nous a dotée, ce qui nous amènerait à regretter de regretter…et ainsi de suite. Nous saisissons mieux la condition historique de l’homme occidental, cela est indiscutable, mais précisément nous demeurons dans le cadre d’une lecture historique. Nous devons prendre du recul et nous extraire de ce récit pour en mesurer l’impact sociologique qui est plus que considérable. Autrement dit, l’idée selon laquelle la conscience serait le produit dérivé de la vie en société est vraiment appuyée par la compréhension de ce texte. Aucune société n’a pu, jusqu’à maintenant, se constituer sans religion, et la conscience, aussi maudite soit-elle par ce mythe se voit par là même instituée comme partie intégrante de l’espèce humaine. A qui Dieu aurait-il pu remettre les tables de la loi si ce n’est un Moïse conscient de la nécessité d’avoir à réguler une population ?