samedi 15 décembre 2012

Nietzsche - Texte sur le travail


                                            


« Le besoin nous contraint au travail dont le produit apaise le besoin : le réveil toujours nouveau des besoins nous habitue au travail. Mais dans les pauses où les besoins sont apaisés et, pour ainsi dire, endormis, l'ennui vient nous surprendre. Qu'est-ce à dire? C'est l'habitude du travail en général qui se fait à présent sentir comme un besoin nouveau, adventice (1) ; il sera d'autant plus fort que l'on est plus fort habitué à travailler, peut-être même que l'on a souffert plus fort des besoins. Pour échapper à l'ennui, l'homme travaille au-delà de la mesure de ses autres besoins ou il invente le jeu, c'est-à-dire le travail qui ne doit apaiser aucun autre besoin que celui du travail en général. Celui qui est saoul du jeu et qui n'a point, par de nouveaux besoins, de raison de travailler, celui-là est pris parfois du désir d'un troisième état, qui serait au jeu ce que planer est à danser, ce que danser est à marcher, d'un mouvement bienheureux et paisible : c'est la vision du bonheur des artistes et des philosophes. »

                                              Friedrich Nietzsche


(1) adventice : accessoire, ajouté (ici il désigne la naissance étonnante d’un besoin qui apparaît en plus du besoin)





Nous sommes nombreux à avoir appris et récité, lors de notre passage à l’école primaire « La cigale et la fourmi » de Jean de La Fontaine. Au-delà de la dimension moralisante de la fable, ce sont deux modes de vie qui se voient opposés, l’un semblant nettement préférable à l’autre. La fourmi travaille pour mettre de côté et résister aux rigueurs de l’hiver. Le labeur est donc inscrit dans la nécessité vitale de survivre. La cigale est insouciante, artiste, elle ne pense pas davantage à assurer ses arrières qu’à suer sang et eau sous le joug du « tripalium ». « Vous chantiez, j’en suis fort aise, et bien dansez maintenant ». La fourmi n’a pas le triomphe modeste et c’est bien à une glorification du travail, à la considération du bénéfice égoïste de la peine qu’elle se livre en jouissant de cette ironie mordante et facile aux dépens de la cigale qui finalement se voit renvoyée à l’avenir imminent de sa mort. Mais cette distinction de deux styles d’attitude face au travail est-elle vraiment pertinente ? N’existerait-il pas, aussi étrange que cela puisse sembler de prime abord, un « devenir cigale » de la fourmi, une dynamique « artiste », inconsciente qui « travaillerait » dans le travail? Ici Nietzsche détaillant les mécanismes du travail et leur conséquences sur la sensibilité humaine suit le fil de trois réponses successives à la question de savoir pourquoi nous travaillons. Ce mouvement décrit ainsi une progression qui, de la satisfaction vitale de nos besoins, de l’habitude de nous occuper, aboutit à la jouissance de cette plénitude que l’on appelle le bonheur.
L’auteur évoque en premier lieu des mécaniques cycliques. Nous travaillons pour satisfaire nos besoins sous la pression desquels nous sommes toujours conduits à travailler à nouveau mais ce cercle est brisé par l’ennui qui semble faire signe d’une mécanique sous-jacente, celle de l’occupation qui nous voit travailler pour ne pas sombrer dans le désoeuvrement. Ce cycle de l’habitude peut, par une sorte d’hébétude, nous mettre sur la piste d’une troisième motivation qui n’en est pas à proprement parler une puisque elle est à elle-même son propre aboutissement. Se pourrait-il que le bonheur consiste dans une forme hypnotique de travail gratuit, infini et artistique ?
En fait, on pourrait dire que ce texte essaie de trouver « le bon cercle », celui que d’aucuns trouveraient au contraire mauvais ou « vain », voire pire : infernal. « Il faut s’imaginer Sisyphe heureux » écrit Albert Camus à la fin de son livre « le mythe de Sisyphe ». « Il trouve son bonheur dans l’accomplissement de son action et non dans son achèvement ». La philosophie de Camus n’est pas liée à celle de Nietzsche mais cette phrase décrit une communauté de vue entre les deux penseurs. Le premier cercle du besoin est brisé par l’ennui qui va créer le second animé par la dynamique du jeu, lequel  va à son tour « incliner » vers le troisième, qui constitue enfin le seul véritable cercle et ne poursuit aucune autre fin que celle d’être un cercle, de revenir incessamment à soi. On pourrait dire, sans jeu de mots, que si Nietzsche tourne autour du pot, c’est pour finir par trouver enfin le cercle parfait du pot. Il procède comme ces oiseaux qui décrivent autour de leur proie des cercles concentriques à ceci prés que la proie consisterait finalement à se satisfaire enfin de tourner « à vide ». Autant cette démarche peut sembler formellement absurde, autant elle prend du sens dés lors que l’on considère son objet qui est le travail ou plus largement l’existence humaine. Beaucoup d’hommes invoqueront la nécessité de faire vivre leur famille pour se cacher à eux-mêmes la réalité de leur addiction au travail, laquelle dissimule encore quelque chose de plus « premier », de moins avouable : la nudité heureuse et infiniment cyclique du désir d’être. Les paroles de la chanson écrite par Luc Plamondon « le blues du business man » décrivent le mouvement même de cette nudité. Seul l’artiste peut dire pourquoi il existe, parce que comme le dit le poète Rilke, il célèbre :
« Ô, dis-moi poète, ce que tu fais – Je célèbre
Mais le mortel et le monstrueux,
Comment l’endures-tu, l’accueilles-tu ? Je célèbre
Mais le sans nom, l’anonyme
Comment poète, l’invoques-tu cependant ? Je célèbre
Où prends tu le droit d’être vrai
Dans tout costume, sous tout masque ? Je célèbre
Et comment le silence te connaît-il, et la fureur,
Ainsi que l’étoile et la tempête ? Parce que je célèbre. »
                                                                   Rilke
Il n’y a qu’avec l’artiste que la vie revient à elle-même, sans être soumise à des exigences exclusivement « humaines, trop humaines ». Toutes les autres « professions » imposent à la vie un jeu de distorsion par le biais duquel il s’agit de créer des modalités de production spécifiquement humaines, c’est-à-dire programmatiques. En un sens, c’est exactement le mouvement contraire de celui décrit par Descartes sous le nom de « création continuée ». L’artiste est cet homme qui, réalisant, contrairement à Descartes, qu’il n’existe pas « au-delà de notre existence terrestre» de pouvoir infini capable de me donner la garantie d’un instant à venir (création continuée) se satisfait au jour le jour de l’efficience d’une création « se continuant »

La logique de la fourmi est simpliste mais semble indépassable : comment pourrions-nous vivre si nous ne sortons pas de la terre de quoi assurer notre subsistance ? C’est notre condition mortelle qui s’active dans l’exercice de notre métier. De fait, dans la Genèse, la mortalité d’Adam et Eve ne se produit qu’à partir de la malédiction par Dieu de ses créatures, laquelle contient également le travail : « le sol sera maudit à cause de toi. C’est à force de peine que tu en tireras la nourriture tous les jours de ta vie. C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain ». Avant d’avoir pêché en mangeant le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, Adam et Eve sont immortels, ils sont proches de l’arbre de vie qui pourvoit à leur immortalité mais après la faute ; Dieu dit : « Empêchons le maintenant d’avancer sa main, de prendre de l’arbre de vie, d’en manger, et de vivre éternellement ». Le livre fondateur des sociétés judéo-chrétiennes lie donc la mort et le travail comme si quelque chose de l’activité salariée se fondait nécessairement sur le travail de la mort dans le corps toujours en sursis de l’homme. Mais à quoi pourrait donc correspondre dans cette histoire l’arbre de vie ?



Dans son livre : « discours sur l’origine de l’inégalité », Jean-Jacques Rousseau nous permet peut-être de répondre à cette question : « Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique ; en un mot, tant qu'ils ne s'appliquèrent qu'à des ouvrages qu'un seul pouvait faire, et qu'à des arts qui n'avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu'ils pouvaient l'être par leur nature et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d'un commerce indépendant : mais dès l'instant qu'un homme eut besoin du secours d'un autre, dès qu'on s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut, la propriété s'introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons. » La nature est en elle-même prodigue. Rousseau nous fait comprendre que le travail est né de l’organisation de la société, de l’efficience d’un rapport de dépendance entre les hommes qui finalement n’a absolument rien de donné. Il est évident que dans certaines parties du globe se sont développés des rites, des habitudes et des pratiques humaines qui n’imposent pas à la nature des cadres de rentabilité. Les indiens d’Amérique du Nord n’ont jamais franchi le cap de la cueillette à la plantation. Ils étaient nomades et suivaient les migrations des troupeaux de bisons.
Décrivant la conception du travail et des échanges de Ricardo, Foucault affirme que « le travail n’est apparu dans l’histoire du monde que du jour où les hommes se sont trouvés trop nombreux pour pouvoir se nourrir des fruits spontanés de la terre ». Pourtant, si l’on y réfléchit, un tel raisonnement prend la cause pour l’effet : ce n’est pas parce que les hommes se sont multipliés qu’un certain mode de production organisé et planifié de la nature fondé sur la plantation, l’élevage, l’agriculture a vu le jour. C’est au contraire parce que ce mode de rentabilité s’est imposé que les hommes ont proliféré et ont ainsi rendu de plus en plus nécessaire ce mode de rentabilité et d’exigence de production de la nature. Le travail n’est pas la condition de notre subsistance, il est l’installation d’un certain type de rapport à la nature qui, par son exigence constante de productivité, rend possible le développement de l’espèce humaine. Ce n’est pas parce que l’homme est homme qu’il travaille, c’est parce qu’il a inventé le travail qu’il a constitué de toutes pièces une humanité en perpétuelle expansion demandant sans cesse plus à la nature et plus aux hommes eux-mêmes. La destruction systématique des sociétés nomades par les sociétés sédentaires manifeste clairement l’emprise de cette modalité de production sur un rapport plus neutre et plus intégré à la nature (voir la déclaration du chef indien Seattle). C’est comme un mensonge qui essaierait à tout prix de faire taire une ancienne vérité. Par conséquent, cette inscription du travail dans la nécessité vitale de l’être humain est historiquement discutable et l’arbre de vie de la Bible pourrait parfaitement désigner le don d’une nature qui produit effectivement, indépendamment des rythmes de rentabilité imposée par l’homme. La malédiction de Dieu donne la nature en pâture au travail humain mais il est un dynamisme « naturant » par le biais duquel la nature est « naturellement » prodigue.
Elle l’est aussi philosophiquement, ne serait-ce que parce que ce n’est pas le travail en tant que tel qui répond au besoin mais, comme Nietzsche le dit bien, c’est son produit. Précisément, c’est dans l’empreinte du travail sur le corps humain que se constitue l’habitude. Travaillant à notre subsistance, nous tissons avec l’exercice physique de notre activité des liens routiniers. Le travail inscrit ses rythmes et ses vitesses nerveuses dans la réalité organique de notre existence. Nous avons tendance à accueillir les toutes premières phrases du texte avec un tel sentiment d’évidence que nous ne réalisons pas à quel point cette considération sociale du travail est fondamentalement médiatrice, abstraite, décalée à l’égard d’une réalité plus immédiate. Si nous travaillons pour extraire de la terre le produit assurant notre subsistance comme il est écrit dans la Bible, nous ne travaillons que parce que nous avons intérêt à le faire. Ce n’est pas le travail en tant que tel qui polarise notre attention, c’est son futur, son rendement, son résultat. Le tour « planant » que prend le texte pourrait nous faire croire que Nietzsche ne se situe pas au niveau de la réalité la plus prosaïque du travail alors que c’est pourtant très exactement le cas. Avant de « rapporter » quelque chose, le travail s’impose d’abord à chacun de nous comme des protocoles, des séquences gestuelles données qui s’inscrivent physiquement dans le corps du travailleur. Nous sommes tous convaincus de dire quelque chose de simplement donné et de franchement irréfutable quand nous affirmons qu’il faut travailler pour gagner sa vie et qu’il n’est rien de plus incontournable que cette évidence. Nous ne nous rendons pas compte que nous ne parlons pas du travail alors car ce n’est pas le présent de ce qu’est travailler que nous évoquons mais le but qu’une société économique lui a fixé.

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