vendredi 29 novembre 2013

Saveurs de vins, de cafés et d'épices (3) - La grâce et le pardon



Lorsqu’il s’agit de concevoir des dispositifs, des objets, voire de créer des habitudes dans le but de révéler, stimuler ou souligner des saveurs, on réalise tout de suite qu’aussi étendu que soit le rayon d’action de la gestuelle que l’on met en scène, qu’aussi nombreux que soient les accessoires concernés et travaillés, tôt ou tard, tout se focalisera sur une région du corps très précise qui se situe globalement au niveau des sinus, du nez, du palais, de la bouche, exactement cette zone que délimitait autrefois ces entonnoirs que l’on posait sur une décoction sensée dégager le nez et les bronches. Autrement dit, le point commun à la dégustation du vin, à la préparation du café, à la réalisation des arômes dégagés par telle ou telle épice dans un plat, c’est qu’on finisse par « l’avoir dans le nez » et qu’il se produise un double mouvement d’élévation par le biais duquel d’une part on amène la bouchée ou le liquide à la bouche ou au nez et d’autre part la saveur se dégage, se lève vers les sinus. La saveur, c’est ce qui a à voir avec le fumet et le fumet, l’arôme, c’est cette part de la nourriture ou de la boisson qui ne se réduit pas à l’ingestion mais qui crée, on pourrait dire « distille » une « inhalation ». Ce qui distingue le fait de manger avec celui de « savourer », c’est que l’on est aussi le fumeur de ce que l’on mange, que la nourriture n’est pas réellement perçue comme ce qui va tomber dans l’estomac mais ce dont le souvenir gustatif va, au contraire, s’élever le palais, les sinus, la partie supérieure de la boîte crânienne.

Si la mémoire est aussi indissociable de la saveur, c’est parce que la saveur est dans sa texture même ce qui ne tient pas au corps comme ces nourritures roboratives qui nous remplissent le ventre mais ce qui stimule le cerveau, ce qui suscite presque automatiquement l’image. C’est particulièrement vrai pour toutes ces saveurs dont la matière est peu engageante, éventuellement rebutante comme l’huître. Ce que l’on mange ressemble à un crachat mais ce que l’on respire c’est l’air iodé de la mer. Lorsque nous regardons avec envie un plat d’huîtres, c’est probablement déjà l’image gustative qui nous « travaille ». Tous ces aliments de dégustation ne sont pas là pour combler un manque mais pour stimuler des associations. Le goûteur de vins nous parle de volume, de fruits, de densité, de souplesse, d’âpreté ou de velouté au palais, de temps, bref il est en pleine exploration de cette zone limitrophe qui n’est déjà plus une gorgée de liquide et pas encore une idée, c’est un flux d’impressions qui montent en puissance, comme si la saveur s’ancrait seulement là dans son terreau, dans son fond d’écran authentique, comme si boire était laisser souvenir, « venir du dessous », le monde fourmillant d’un réseau d’associations continuelles et incessamment nouvelles, un peu comme un cerveau dont l’activité neuronale fonctionnerait à plein régime.

Concevoir les dispositifs de cette dégustation, c’est forcément avoir à composer avec l’éveil d’une déferlante associative qui n’en restera jamais « là », qui n’en aura pas fini, avant un certain temps, avec la gorgée de vin, lors même qu’elle a été avalée depuis plus d’une minute. Ce n’est pas quelqu’un qui est venu pour boire mais pour stimuler une gymnastique associative dont les mouvements ne sont pas nécessairement coordonnés dés le départ. Il est difficile ici d’éviter le poncif de « l’alchimie du souvenir » car il y a bien quelque chose de l’arrière goût, de l’évolution d’une saveur associant tel et tel aliment qui a à voir avec la dynamique à tête chercheuse d’une saveur interpellée, interrogative, en suspens. Il se pourrait bien après tout que la madeleine de Proust décrive le mouvement obstiné et achevé d’une quête dont finalement toutes les saveurs inhalées dans tous les repas sont comme les tentatives avortées. A l’horizon du repas où l’on nous sert des plats se profile le festin des saveurs où l’on se sert à soi-même d’incessantes tentatives d’ancrage dans le flux de nos impressions d’enfance.

De quel espace parle-t-on dans la saveur ? De quel avant l’arrière goût est-elle l’arrière ? De la première saveur, de celle qui vient dés que l’aliment est dans la bouche. Ce n’est donc pas de l’espace mais de temps dont il est question, et cette première observation se complique encore lorsque nous réalisons que cet arrière goût qui vient « après » nous ramène à un « avant » particulièrement énigmatique, éventuellement très éloigné dans le temps et pourtant incroyablement vivace dans ce fond de mémoire gustative qui n’est aucunement mesurable selon les degrés d’une échelle temporellement gradué (allant du plus récent au plus éloigné) mais plutôt selon ceux d’une échelle intensive (dans laquelle les souvenirs les plus vifs sont en quelque sorte les plus « récents », fussent-ils éloignés de trente ans).

Il importe bien de réaliser cet enjeu : tout travail de design portant sur les accessoires de la table et les rituels de présentation des saveurs ont à composer avec la révélation de cette échelle intensive des impressions gustatives, c’est-à-dire de cette perception par le goûteur qu’il n’est pas l’orchestrateur des impressions mais l’orchestré, le « produit compacté ». Les grands sommeliers, les dégustateurs de métier ne ferment peut-être pas les yeux pour faire du chiquet, mais tout simplement parce qu’il est toujours pour eux question de cette réalisation d’une texture fondamentalement impressive, associative (et non causale - Hume). Goûter, c’est être. Adam, créé par Dieu au plafond de la chapelle Sixtine tend vers l’Eternel un poignet lascif qui évalue autant qu’il se maintient, qui teste l’existence autant qu’il se raffermit en elle parce qu’il ne jouit d’aucun autre mode d’existence que celui qui consiste à goûter le fait d’exister.  Savourer, c’est revenir de l’illusion de décider pour s’éprouver, comme Adam devant le fait accompli de sa création, un peu groggy, un peu « attentiste », pris dans la nasse de cette texture impressive qui « sous-vient » (plus que créé par un Dieu qui « survient »).

L’idée selon laquelle la saveur exprime la perfection de la sagesse, l’instant de grâce durant lequel tout se voit projeté dans la lumière crue d’une réalité toute à la fois miraculeuse et donnée, s’exprime plaisamment dans le film de Gabriel Axel : « le festin de Babette », d'après la nouvelle de Karen Blixen. Au Danemark, un général en retraite et sa tante très âgée sont invités par deux sœurs à un dîner au fin fond du Jutland, contrée spirituellement marquée par un protestantisme aussi humble qu’austère. On peut imaginer la surprise de cet homme lorsqu’il retrouve à la table les mets délicieux qui furent ceux d’un repas, pris au Café anglais à Paris. Les deux sœurs ont, en effet, engagés une cuisinière en exil de la Commune, sans avoir la moindre idée du raffinement de son « Art », ni de l’excellence de sa réputation de chef cuisinière. Elevées par leur père dans une tradition luthérienne assez stricte, elles ne semblent jamais avoir envisagé dans leur existence d’autres plaisirs que ceux de chanter des psaumes, de prier Dieu et d’entretenir à l’égard de tous leurs proches une bienveillance sincère et pieuse. Plusieurs amoureux s’y sont cassés les dents jadis et parmi eux ce général qui sans avoir été éconduit n’a pour autant jamais joui d’autres faveurs que celles de chanter aux côtés de celle qu'il aimait d’une passion intense.

C’est précisément cette désillusion amoureuse qui fit de lui ce « haut gradé » de l’armée ayant décidé, jeune, de tout miser sur sa réussite professionnelle après que l’accomplissement sentimental lui soit apparu contrarié pour toujours par cet amour blessé. Mais voilà que bien des années plus tard, à la fin de ce repas miraculeux, il lève son verre et prononce un discours dont il est impossible de dire s’il est davantage inspiré par la sagesse que par la sainteté tant il révèle, venu du fond d’une des plus profondes intuitions qu’on puisse concevoir de la vie, un esprit de justesse et d’humilité simplement « présent » : « tout est exhaussé ».
« La grâce et la vérité se sont rencontrées.
La justice et la paix se sont embrassées.
L'homme, avec sa faiblesse et sa myopie, se croit obligé de faire des choix dans sa vie. Il tremble devant les risques qu'il prend.
Nous connaissons cette peur.
Mais non.
Notre choix est sans importance. Vient le moment où nos yeux se dessillent, où nous réalisons enfin que la grâce est infinie. Il suffit de l'attendre en toute confiance, et de la recevoir avec gratitude. La grâce n'impose pas de conditions.
Voyez ! Tout ce que nous avons choisi nous a été accordé.
Et tout ce à quoi nous avons renoncé a été également accordé.
Oui, nous retrouvons même ce que nous avons rejeté.
Car la grâce et la vérité se sont rencontrées.
Et la justice et la paix se sont embrassées. »

Les convives de ce repas sont des gens simples. Certains sont très croyants, pratiquants. Ils ont commis des bassesses et des actes généreux, comme nous tous. Ils n’ont pas spécialement mérité l’excellence de ce repas dont la plupart ne réalisent pas tout ce qu’il a coûté à la cuisinière de talent, de travail, d’argent, d’amour, mais ils sont tous atteints par l’effet d’absolution de sa perfection. Les saveurs des aliments les ont éveillés à la sagesse d’une perception littérale et juste de l’existence : « Tout est là ». Nul besoin de « mériter » quoi que ce soit. Tout est exhaussé.

Nous pouvons bien « choisir de choisir », entretenir l’illusion que nous avons sacrifié notre vie amoureuse au profit de notre vie professionnelle. Tout cela est faux et ne fait que refléter notre orgueil d’ « humains volontaristes ». L’amour n’est pas un sentiment électif que l’un voue exclusivement à l’autre dans le cadre étroit d’une relation donnée. Il est pure émanation, pur don d’une personne inconnue (le général ne rencontrera jamais Babette, la cuisinière) qui « simplement » fait, au beau milieu d’une contrée triste et quasi désertique, un repas « magique ».

Il n’y a pas de sacrifice à faire pour atteindre la grâce, pour jouir du pardon de nos offenses, pour profiter de l’instant présent. On pourrait objecter que Babette a fait le sacrifice de la somme d’argent qu’elle avait gagné à la loterie mais la fin du film nous montre clairement que Babette n’a jamais considéré les choses sous cet angle. Elle n’aurait jamais profité de cette somme pour rentrer à  Paris car sa vie est maintenant ici, avec ces deux vieilles filles silencieuses, secrètes et bonnes, comme « tout le monde ». Nous n’avons pas les talents de Babette mais chacun de nous perçoit bien quand il prend le temps de faire un repas pour celles et ceux qu’il aime que nourrir est l’acte pur d’un « don » dont profite au premier chef celui qui donne, et c’est exactement cette intuition qui fait de toute nourriture offerte un « exhaussement », au sens le plus sacré du terme.


mercredi 27 novembre 2013

"L'amour suppose-t-il le sacrifice?"



Lorsque une relation se noue entre deux personnes, on peut en déduire légitimement qu’il existe un plaisir « réciproque » à être avec l’autre, mais si, au bout d’un certain temps, le terme d’ « amour » est évoqué, voire « déclaré », par l’une ou l’autre, la nature de la relation « change ». Elle peut d’ailleurs se rompre si le ou la partenaire destinataire de la déclaration ne s’estime pas concerné par la pesanteur de ce nouveau climat ou ne se sent pas à la hauteur de ce qu’il implique, à savoir un « engagement » tant dans la durée, l’intensité, que l’exclusivité du lien amoureux. Avant, on ne se posait pas de questions, on profitait simplement des avantages de la situation, c’est finalement toute la différence entre « j’aime être avec toi » et je t’aime ». Dans la première formulation, on apprécie des instants qui, parce qu’ils sont agréables sont reportés, « en seconde main », sur le ou la partenaire, autrement dit, il n’est pas tout à fait exclu que ces moments puissent être aussi plaisants avec une autre personne. Dans la seconde expression, c’est parce que ces instants sont partagés avec « cette » personne qu’ils sont agréables et pas le contraire.

Dans le premier cas, on aime une situation dans laquelle l’autre personne figure au même titre que d’autres paramètres (potentiellement interchangeables), dans le second, on aime une personne et cela crée un sentiment au regard duquel ce sont les situations qui deviennent interchangeables, contingentes (pouvant être autrement), variables. De ce point de vue, les termes utilisés dans le mariage sont très clairs : « pour le meilleur et pour le pire ». Aimer quelqu’un revient donc à considérer que l’on pourrait vivre n’importe quoi pourvu que ce soit avec lui. Avant, le couple vivait une relation réciproquement intéressée : « je continuerai d’être avec toi tant que cela me procurera du plaisir », maintenant, l’atmosphère s’alourdit quelque peu en se focalisant sur « l’autre », gratuitement : « Je continuerai d’être avec toi parce que c’est toi. » Etre aimé, c’est être accepté pour ce que l’on est, indépendamment des avantages ou des dommages que l’on est susceptible d’engendrer pour l’autre, ou pour soi-même. L’amour revient donc à situer sa vie sur « un autre plan » que physique, matériel ou intéressé. On aime « une personne ».

C’est exactement ce « passage » qui définit l’amour même, la transition entre une fréquentation plaisante et un rapport moins ludique, plus intense, moins accidentel, plus essentiel. Avant, on pourrait dire que l’on était soucieux de ce que la relation nous rapportait, en terme de plaisirs, de profit, après on s’engage dans une relation qui nous importe, dans laquelle nous éprouvons la certitude que quelque chose de plus fondamental se joue, comme si l’enjeu de la relation dépassait largement du simple cadre de l’intérêt. Le rapport que nous entretenons avec la personne aimée n’est plus un moyen en vue d’atteindre un but qui serait le plaisir ou la considération mais il est à lui-même, en lui-même une finalité. On l’aime pour l’aimer. Il n’est plus rien qui puisse prévaloir par rapport à cette pure et simple efficience amoureuse.

Chacun peut bien mesurer, dans la nuance solennelle voire confessionnelle de l’aveu amoureux, ce changement de dimension. Dire à une personne que nous l’aimons, c’est l’informer ce ceci qu’elle nous est chère, plus que précieuse. Le terme adéquat est : « sacrée ». Que l’amour soit un sacrement, c’est vrai « avant » que les amants ne se marient à l’église, voire indépendamment du fait qu’ils le fassent ou pas. La cérémonie du mariage est « de seconde main » par rapport à cette dimension sacrée de l’amour. Et nous pouvons ainsi rendre compte de toutes les formes différentes d’amour possible : maternel, filial, amical, amoureux, voire politique ou idéologique. Affirmer qu’il existe des idéaux pour lesquels nous pourrions nous battre voire mourir, c’est bien manifester à l’égard de ces valeurs une révérence, une adoration de nature purement amoureuse. Il y a des sujets sur lesquels nous ne plaisantons pas parce que nous éprouvons plus ou moins la certitude que notre engagement à leur égard, notre dévouement n’est conditionné par rien d’autre qu’eux-mêmes. Il est « inconditionné ».

Il est donc parfaitement logique que, dans le cours de notre existence, nous soumettions à ces causes ou à ces personnes que nous aimons, les autres « paramètres » de notre vie. Ce qui compte le plus, c’est précisément ce dont nous ne saurions évaluer la valeur comptable. L’amour nous pose « de facto » dans un rapport « sacré » à ce que l’on aime par le biais de quoi c’est une dimension gratuite et verticale de notre existence qui soudainement se voit révélée, certifiée, incarnée et à laquelle nous ne pouvons ni ne voulons échapper. Mais ce sacrement officieux de l’amour, ce changement de climat dans lequel la véritable efficience de son avènement consiste au sein d’une relation impose-t-il le sacrifice, c’est-à-dire le renoncement en son nom à quelque chose ou à quelqu’un ? Que nous aimions telle ou telle personne, cela ne peut-il se concevoir, se réaliser, se vivre qu’à la hauteur de notre renoncement à autre chose ou à quelqu’un d’autre ? Se pourrait-il que le principe même d’acceptation inconditionnelle de la personne de l’autre telle qu’il se manifeste dans l’amour que nous lui vouons ne puisse se concevoir et se constituer que dans l’efficience d’un renoncement, comme la manifestation ultime d’un principe de proportionnalité (de ratio: raison) par le biais duquel il faudrait nécessairement que ce don, aussi gratuit, désintéressé soit-il, trouve quelque part son équivalent, bref comme s’il fallait que l’on donne quand même idée (à qui ?) de ce que l’on donne en en quantifiant la mesure à l’aune de ce que l’on y perd.

Finalement cette question pose le problème du rapport entre le sacrifice et la « comptabilité », dans toute la complexité de ce terme qui signifie aussi bien la prise en compte que l’évaluation, le prix, la reconnaissance, le fait de porter témoignage. Aimer vraiment, c’est en un sens « dépenser sans compter », pas nécessairement au sens « économique » du terme. Il n’y a plus ici de calcul, d’attente d’un retour, d’une rétribution. On n’aime pas pour être payé de ses efforts amoureux. On aime parce que « c’est comme ça », indépendamment de tout choix, de tout libre-arbitre. Mais alors, si l’amour est véritablement un sentiment aussi « donné », aussi immérité, aussi inconditionné et incontrôlable, fatal, « brut » et gratuit, peut-il encore revêtir une « valeur » ? Si sa grâce s’accorde de façon aussi imposée que cela de telle sorte que finalement, il n’est pas même de mon ressort de faire à la personne que j’aime « crédit » (le terme est important, dans son acception financière) de cet amour que je lui voue, en quoi serait-il « don », dévouement, gratuité ? Cette gratuité peut-elle se produire sans se constituer dans la texture même d’une « évaluation » ? Comment la personne aimée pourrait-elle ressentir la puissance de l’amour que j’éprouve pour elle sans être prise, pour ainsi dire emportée dans l’effet de souffle produit par l’amplitude d’un renoncement, celui du sacrifice que je fais en me détournant de tout ce qui n’est pas elle « pour » elle ? Peut-on aimer sans sacrifier, c’est-à-dire sans apporter à tout ce que l’on vit cet éclairage de « la dépense en pure perte » qui constitue peut-être en fin de compte le seul éclairage « probant » de la réalité la plus nue, la plus irrécusable de toute existence. (il est très important ici de réaliser à quel point petit à petit s’est produit un glissement : le sacrifice est-il le fruit volontaire et désigné, voir surligné de l’amour (une façon pour l’amour de se signaler) ou bien son dommage collatéral, ce qui s’effectue « avec » : on mesure bien les deux sens différents du sujet : « pour provoquer l’amour de la personne que l’on aime, faut-il lui sacrifier quelque chose, de façon à ce qu’elle réalise qu’on l’aime ? » et celui de cette autre « version » : « on ne peut pas aimer sans qu’à notre insu se produise nécessairement du sacrifice, parce que le sacrifice est ce que l’amour ne peut pas ne pas créer comme des ondes de choc induise l’événement de "l' impact")

Ce n’est plus, dés lors qu’il faille sacrifier pour aimer, c’est plutôt qu’il n’est rien de notre existence que l’on puisse vivre autrement qu’en en s'y sacrifiant par amour, l'amour et le sacrifice allant de pair. Nous percevons maintenant l’un des arguments les plus massifs, pour ne pas dire écrasant, de la réponse positive. L’amour suppose le sacrifice mais pas du tout parce qu’il s’agit de séduire la personne aimée en lui signifiant clairement « de combien » nous estimons le lien qui nous rattache à elle, mais plutôt indépendamment des personnes. L’amour suppose existentiellement le sacrifice parce que vivre est fondamentalement une affaire de « perdant ». Nous sommes « des ratés de la vie » en ce sens que tout ce que nous vivons consiste dans cela même que nous perdons en le vivant, mais c’est précisément dans cette impossibilité « des mains pleines » que s’impose à nous, avec l’évidence de ces leçons dont nous avons l’impression de les avoir toujours implicitement comprises « à l’avance », la condition paradoxale de toute existence « réussie ».





dimanche 24 novembre 2013

Echelle blogarithmique -" Grandeur et décadence de la presse régionale"


(Le logarithme de 100000 en base dix est 5 puisque 100000 = 10  puissance 5. Quand on parle d’échelle logarithmique, on évoque la possibilité de figurer sur un même graphique des ordres de grandeur tellement distincts qu’on pourrait les croire incommensurables, mais c’est précisément dans la capacité schématique de vaincre cette difficulté que réside l’échelle logarithmique. Celle-ci permet donc de mesurer la complexité infinie du réel, de rendre proportionnelles des grandeurs tellement distantes qu’on les dirait, de prime abord, irréductibles à tout ordre de mesure « commun ». Par conséquent, quelque chose de cette volonté scientifique d’explorer l’univers en rendant compatible le travail de compréhension de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, du macrocosme et du microcosme, de l’astrophysique et de la physique subatomique s’exprime à plein dans cette notion.
Dans cette nouvelle rubrique baptisée « échelle blogarithmique », nous souhaiterions faire de ce concept mathématique un usage plus simple et surtout plus proche, un peu comme de « la physique appliquée » si l’on veut. 
Si vous pensez avoir déjà collecté, à ces moments qu’on dit, bien à tort, « perdus », des observations dont la justesse tient de "cette cohabitation des grandeurs", exposez-les dans les commentaires de cette rubrique sans vous censurer, chacun a bien compris qu’il importe peu dans le cours de cette échelle blogarithmique que l’on monte ou que l’on descende puisque nécessairement les extrémités s’y rejoignent et les chiffres s’y répondent.)



Il est impossible de se promener dans un centre ville quelconque sans que notre attention soit captée avec plus ou moins d’intensité par les gros titres du quotidien régional. Récemment, j’ai ainsi enregistré d’abord passivement, puis avec un intérêt croissant cette « une » du journal de notre territoire bien aimé : « Un jurassien pense avoir croisé le tireur fou de Paris. » 


On peut, en premier lieu, « gober » toute crue cette information comme un automobiliste assimile inconsciemment un feu rouge à sa conduite en s’arrêtant. Mais ici, c’est autre chose, on a beau y réfléchir, créditer cette formulation de toutes ces précautions d’usage qui  nous permettent de trouver des excuses à des incongruités passagères, quelque chose ne passe pas : un cap a été franchi dans le journalisme d’investigation. On ne nous dit pas qu’il l’a croisé mais qu’il « pense » l’avoir croisé, et le fait qu’il soit jurassien donne à cette éventualité une « plus value d’intéressement » qui laisse songeur.
J’essaie de me représenter la scène :
-       - Bonjour, je m’appelle Gérard, je suis de Mont-sous-Vaudrey et je pense avoir croisé les pas du tireur fou
-      -  C’est pas vrai ?
-       - Si !
-       - Non !
-       - Si !
-       - On va faire un papier. Vous n’auriez pas aussi une tante qui « penserait » avoir aperçu le Yéti à Dharamsala ou un grand père qui aurait confondu une souche  à la surface du lac de Vouglans avec le cou du monstre de Loch Ness descendu dans le Jura en villégiature ?
-       - Non désolé !
-       - Ca ne fait rien. On va faire avec ce qu’on a!
-       - Attendez ! Maintenant qu’on en parle, j’ai un oncle qui « pense » avoir une piste dans l’affaire Kennedy. J’ai aussi un cousin qui « pense » avoir le même cancer que François Mitterrand.
-       - C’est dingue ! Dire qu’on a failli passer à côté de ça ! On a de quoi assurer les « unes » pour une semaine. »

Philosophiquement, cette information va très loin, elle est soit profondément pitoyable, soit géniale. Pour être honnête, tant qu’on la laisse dans son contexte, il est difficile d’échapper au premier jugement : un journaliste n’a plus à vérifier les sources. Toute "déclaration d'intention jurassienne" est, de par son origine régionale, digne de figurer dans le journal. En poussant juste un peu cette nouvelle pétition de principe dont ce titre est la première manifestation, on arriverait peut-être à considérer comme un événement notable la révélation de cette nouvelle selon laquelle il arrive, en effet, aux jurassiens de « penser » (et peut-être pas qu’à des évènements jurassiens).
Dans un second mouvement, cette information est géniale (à son insu) parce qu’elle ouvre la porte d’un tout nouveau journalisme déjanté, absurde, délirant et donc intéressant : pourrait-on imaginer un quotidien qui rendrait compte de toutes les pensées qu’une population donnée dans un territoire limité est capable de concevoir ?

« A 12h34, en revenant de son travail, Monsieur Chombier de Trifouilly-La-Chapelle a pensé qu’il lui faudrait acheter du pain, il a trouvé la boulangère très jolie et a oublié de préciser « pas trop cuite ! » Les pensées de Madame Michu, la boulangère en question, étaient en parfaite adéquation avec celles de son client qu’elle a jugé, dans son for intérieur, « fatigué mais toujours aussi craquant avec sa fossette à la Gary Grant ». L’intensité mentale de cette effusion dont les signes extérieurs se sont limités à l’oubli de Monsieur Chombier et au léger tremblement de la main de Madame Michu quand elle lui a rendu sa monnaie ont été évalué à 7 degrés sur l’échelle des grandeurs émotives qui, rappelons-le, en compte 10. Monsieur Chombier percevra-t-il la rougeur de Madame Michu à son entrée dans la boulangerie ? Nous vous tiendrons au courant de l’évolution des évènements demain en page 3 ».

Quitte à renoncer complètement à la déontologie et au devoir de vérification des sources de l’information, autant raconter des évènements vraiment intéressants, des micro-évènements amoureux, des tropismes de joie, de haine, de gratuité folle, des moments « d’aplomb », de réalité « pure », exactement sur le modèle de ces moments de grâce que Damiel et Cassiel, les deux anges des « ailes du désir », échangent dans la voiture.
Je paierai très cher pour avoir sous les yeux le résultat d’une telle collecte bien que je doute qu’elle soit à vendre. Mais pour ce quotidien, non, vraiment, pas même un centime. Hier matin, leur gros titre ne m’a pas fait changer d’avis : « Repêchage d’une voiture dans le Doubs. Qui paie ? » Le vrai problème c’est qu’apparemment personne n’ait songé, dans la rédaction, que l’on pouvait répondre : « d’abord, celui qui était au volant », et ce manque de « bon sens » est l’indice d’un problème bien plus profond que celui des finances publiques : celui de ce « peu d’attention à la grâce » qui malheureusement se diffuse encore à (trop) gros tirage dans les rotatives de ces quotidiens si puissamment ancrés dans leur terroir.