mercredi 28 mars 2018

Texte de Benveniste - Langage humain et communication animale


 « Le message des abeilles consiste entièrement dans la danse sans intervention d’un appareil « vocal » alors qu’il n’y a pas de langage sans voix…
Une différence capitale apparaît aussi dans la situation où la communication a lieu. Le message des abeilles n’appelle aucune réponse de l’entourage, sinon une certaine conduite, qui n’est pas une réponse. Cela signifie que les abeilles ne connaissent pas le dialogue, qui est la condition du langage humain. Nous parlons à d’autres qui parlent, telle est la réalité humaine. Cela révèle un nouveau contraste[1]. Parce qu’il n’y a pas de dialogue pour les abeilles, la communication se réfère seulement à une certaine donnée objective[2]. Il ne peut y avoir de communication relative à une « donnée linguistique »[3] ; déjà parce qu’il n’y a pas de réponse, la réponse étant une réaction linguistique à une manifestation linguistique ; mais aussi en ce sens que le message d’une abeille ne peut être reproduit par une autre qui n’aurait pas vu elle-même les choses que la première annonce. On n’a pas constaté qu’une abeille aille, par exemple, porter dans une autre ruche le message qu’elle a reçu dans la sienne, ce qui serait une manière de transmission et de relais. On voit la différence avec le langage humain où, dans le dialogue, la référence à l’expérience objective[4] et la réaction à la manifestation linguistique s’entremêlent librement et à l’infini. L’abeille ne construit pas de message à partir d’un autre message. Chacune de celles qui, alertées par le message de la butineuse, sortent et vont se nourrir à l’endroit indiqué, reproduit quand elle rentre la même information, non d’après le message premier, mais d’après la réalité qu’elle vient de constater. Or le caractère du langage est de procurer un substitut de l’expérience[5] apte à être transmis sans fin dans le temps et l’espace, ce qui est le propre de notre symbolisme et le fondement de la tradition linguistique.
Si nous considérons maintenant le contenu du message, il sera facile d’observer qu’il se rapporte toujours et seulement à une donnée, la nourriture, et que les seules variantes qu’il comporte sont relatives à des données spatiales. Le contraste est évident avec l’illimité des contenus du langage humain. »
                              Emile Benveniste (1902 – 1976) - Problèmes de linguistique générale

Texte de Descartes - Discours de la Méthode

…On peut aussi connaître la différence qui est entre les hommes et les bêtes. Car c'est une chose bien remarquable, qu'il n'y a point d'hommes si hébétés et si stupides, sans en excepter même les insensés, qu'ils ne soient capables d'arranger ensemble diverses paroles, et d'en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées ; et qu'au contraire il n'y a point d'autre animal tant parfait et tant heureusement né qu'il puisse être, qui fasse le semblable. Ce qui n'arrive pas de ce qu'ils ont faute d'organes, car on voit que les pies et les perroquets peuvent proférer des paroles ainsi que nous, et toutefois ne peuvent parler ainsi que nous, c'est-à-dire, en témoignant qu'ils pensent ce qu'ils disent ; au lieu que les hommes qui, étant nés sourds et muets, sont privés des organes qui servent aux autres pour parler, autant ou plus que les bêtes, ont coutume d'inventer d'eux-mêmes quelques signes, par lesquels ils se font entendre à ceux qui, étant ordinairement avec eux, ont loisir d'apprendre leur langue. Et ceci ne témoigne pas seulement que les bêtes ont moins de raison que les hommes, mais qu'elles n'en ont point du tout.


[1] Contraste : cela révèle une nouvelle différence
[2] Donnée objective : une situation extérieure (par exemple un danger ou l’endroit où l’on peut aller se nourrir)
[3] Donnée linguistique : quelque chose qui n’a pas d’autre existence que celle d’être évoquée par des signes
[4] Expérience objective : c’est la même chose que la donnée objective
[5] Substitut à l’expérience : Benveniste veut dire ici que le propre du langage humain est de « mettre des mots » sur un événement et de pouvoir ainsi l’évoquer dans sa forme verbale pendant des millénaires (c’est ainsi que se crée l’Histoire)

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